Green Deal adopté en fanfare, interdiction des moteurs thermiques pour 2035, contraintes environnementales étendues aux grandes entreprises… Depuis la pandémie, c’est par l’écologie que le projet européen cherchait à se réinventer. Cinq ans après la proclamation du Green Deal, ses dispositifs institutionnels sont progressivement vidés de leur substance. Tandis que la Commission européenne – sous la pression de l’industrie automobile allemande – renonce à l’interdiction des moteurs thermiques, elle exonère l’essentiel des entreprises des obligations de reporting environnemental. Dans le même temps, Bruxelles engage l’Union dans une course au réarmement chiffrée à plusieurs centaines de milliards d’euros : à l’horizon d’un keyénisianisme vert se substitue progressivement un kéynésianisme militaire en plein essor. Retour sur les attaques portées au tournant « écologique » de l’Union européenne, à l’égard duquel la rédaction du Vent Se Lève a toujours exprimé son scepticisme.
Mi-décembre, la Commission européenne annonçait renoncer à interdire la vente de voitures à moteur thermique (norme censée entrer en vigueur à partir de 2035), sous la pression conjointe du gouvernement allemand et de l’industrie automobile. Cette décision intervient quelques semaines après un vote du Parlement européen qui a déjà largement vidé de sa substance l’agenda climatique de l’Union. Pascale Piera, eurodéputée du Rassemblement national, y a vu – pour s’en féliciter – un commencement de « démantèlement du Green Deal ».
Ce revers infligé à un ensemble législatif adopté en 2020 pour répondre à la crise écologique est passé relativement inaperçu auprès du grand public. Rien d’étonnant, tant les textes concernés sont techniques et les décisions bruxelloises enveloppées d’une opacité persistante. Pourtant, le vote du mois dernier marque un tournant net : il signale à la fois un affaiblissement de la politique environnementale de l’Union et la fin effective du cordon sanitaire qui, jusqu’ici, séparait les partis de gouvernement de l’extrême droite. Le premier groupe du Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE), a négocié ces modifications avec des formations situées à l’extrême droite de l’hémicycle. Celles-ci, de Vox en Espagne à Konfederacja en Pologne ou à l’Alternative pour l’Allemagne, ont enregistré un score historique aux élections européennes de 2024, décrochant près d’un quart des sièges et renforçant considérablement leur poids politique.
A cette alliance avec l’extrême droite pour détricoter les normes environnementales s’ajoutent les reculs plus discrets opérés par la Commission
Le texte adopté en novembre, baptisé « directive Omnibus », a été porté par la Commission présidée par Ursula von der Leyen. Officiellement, il s’agit de « simplifier » les obligations pesant sur les entreprises au titre du Green Deal. L’objectif affiché est de renforcer la « compétitivité et l’efficacité européennes », mantra fondateur de l’Union. Concrètement, la directive réduit les exigences environnementales imposées aux grandes entreprises sur deux plans. D’une part, elle restreint drastiquement le champ d’application de la directive sur le reporting de durabilité des entreprises, qui les obligeait à publier des rapports étayés sur les impacts sociaux et environnementaux de leurs activités. Désormais, seules les sociétés de plus de 1 750 salariés réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 450 millions d’euros y seront soumises : 92 % des entreprises initialement concernées en sont donc exonérées. L’entrée en vigueur du dispositif est en outre repoussée à 2027.
D’autre part, la directive Omnibus affaiblit la directive relative au devoir de vigilance en matière de durabilité, en relevant encore les seuils d’application : seules les entreprises de plus de 5 000 salariés, dépassant 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires, devront prévenir et réparer les atteintes à l’environnement ou aux droits humains liées à leurs activités. L’eurodéputé polonais d’extrême droite Tobiasz Bocheński n’exagérait guère en affirmant que le Green Deal européen « n’avait jamais subi un tel revers ». Cette alliance entre conservateurs et extrême droite pour déconstruire l’édifice environnemental s’ajoute aux reculs plus discrets opérés par la Commission depuis 2024.
Détricotage à bas bruit du Green Deal
Bruxelles a également affaibli les mesures de lutte contre la déforestation ainsi que les exigences environnementales de la politique agricole commune (PAC), qui absorbe plus de 20 % du budget de l’Union. En 2023, l’UE avait pourtant adopté un règlement interdisant l’importation de matières premières associées à la destruction des forêts. Ce texte, présenté comme pionnier à l’échelle mondiale, rompait avec un principe longtemps intouchable dans les institutions européennes : la primauté du libre-échange sur toute autre considération. Sous la pression des industriels et de groupes parlementaires conservateurs, son entrée en vigueur a d’abord été reportée, avant qu’un accord provisoire ne prévoie un nouveau délai d’un an. Pendant ce temps, la déforestation se poursuit, aggravant les crises climatique et de biodiversité.
La Commission von der Leyen – majoritairement conservatrice, mais intégrant aussi des sociaux-démocrates, des élus centristes et un commissaire hongrois issu de l’extrême droite – pousse parallèlement à un assouplissement des critères de durabilité conditionnant l’accès aux fonds de la PAC. Ce mouvement s’ajoute aux concessions accordées en 2024, dans un contexte de mobilisations agricoles dans plusieurs pays européens. Les agriculteurs et éleveurs, à l’origine de blocages routiers et de manifestations massives, dénonçaient avant tout l’impossibilité de vivre de leur travail, en grande partie du fait d’une concurrence jugée déloyale, facilitée par les accords de libre-échange.
Le reflux de l’agenda écologique n’a pas été initié par l’extrême droite.
C’est notamment pour cette raison que les organisations agricoles s’opposent à l’accord commercial conclu en 2024 entre l’Union européenne et le Mercosur, qui réunit plusieurs pays d’Amérique du Sud, dont l’Argentine et le Brésil. Les ONG environnementales le rejettent également : l’accord favoriserait l’augmentation des importations de bœuf et de soja, accentuant la déforestation amazonienne tout en fragilisant les filières européennes, soumises à des normes plus strictes. La Commission aurait pu répondre à la colère agricole en gelant ces négociations. Elle a préféré desserrer les contraintes environnementales pesant sur l’agriculture et l’élevage. La compétitivité – celle des grandes entreprises, surtout – demeure un principe structurant de l’Union ; la protection de l’environnement et les conditions de vie des agriculteurs, non.
Ce recul se manifeste aussi, de manière plus feutrée, dans la position européenne lors de la dernière conférence des Nations unies sur le climat, la COP30, organisée le mois dernier à Belém, au Brésil. L’Union a longtemps revendiqué un rôle moteur dans ces sommets, en incitant les autres États à relever leurs objectifs de réduction des émissions. Cette posture a été facilitée par sa puissance économique, qui rend plus aisée la mise en œuvre de politiques de décarbonation – et par la délocalisation d’une partie de son industrie vers l’Asie du Sud-Est, laquelle explique une part non négligeable de la baisse des émissions domestiques européennes depuis vingt ans. Cette ambition affichée contraste avec la faiblesse des engagements financiers en faveur de l’adaptation et de l’atténuation dans les pays du Sud. À la COP29 de Bakou, les pays les plus riches n’ont proposé que 300 milliards de dollars par an à l’horizon 2035, un montant qualifié de « dérisoire » par les délégations du Sud global.
À Belém, la délégation européenne est arrivée avec l’annonce d’un objectif de réduction de 90 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2040. L’effet d’annonce est trompeur. Les États membres, plus divisés que jamais sous l’effet de gouvernements d’extrême droite climatosceptiques, ne sont parvenus à s’accorder que sur une baisse comprise entre 66,25 % et 72,5 % à l’horizon 2035. De surcroît, 5 % de cet effort pourra être réalisé par l’achat de crédits carbone à l’étranger – un mécanisme qui a échoué à présenter des résultats probants.
Derrière le discours volontariste que la Commission continue de tenir sur la scène internationale se dessine ainsi un affaiblissement progressif des ambitions climatiques de l’Union, désormais indissociable du démantèlement méthodique de sa réglementation environnementale.
L’extrême droite n’est pas seule
L’accord conclu le 13 novembre entre les conservateurs européens et des formations ultranationalistes a suscité de vives condamnations. La coprésidente du groupe des Verts y a vu « un signal désastreux pour l’Europe et pour la lutte contre le changement climatique », augurant mal des équilibres politiques à venir. Le Parti populaire européen a choisi de s’appuyer sur sa droite pour faire adopter la directive Omnibus, alors même que la composition actuelle du Parlement aurait permis de constituer une majorité alternative – plus classique – avec les sociaux-démocrates, les centristes et les écologistes.
Mais l’émotion suscitée par la rupture du cordon sanitaire ne doit pas masquer une réalité plus structurante. Le reflux de l’agenda écologique n’a pas été initié par l’extrême droite. Il a commencé au cœur même des partis de gouvernement, quelques années seulement après l’adoption triomphale du Green Deal. Conservateurs, sociaux-démocrates et centristes ont ensemble validé des choix aux conséquences écologiques lourdes, qu’il s’agisse de l’accord de libre-échange avec le Mercosur ou de l’affaiblissement des critères environnementaux de la politique agricole commune.
L’enthousiasme affiché en 2020 par les élites bruxelloises et les dirigeants des grands partis autour du Green Deal a rapidement cédé la place à une tout autre priorité : la course aux armements. La guerre en Ukraine et la montée de l’hostilité de Donald Trump à l’égard de l’Union européenne ont servi de catalyseur à ce basculement. En mars dernier, Ursula von der Leyen a présenté le plan « Rearm Europe », destiné à faciliter les investissements militaires des États membres. À l’exception de l’Espagne, tous les pays de l’UE membres de l’OTAN se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense d’ici 2035. Un tel objectif représente une hausse vertigineuse : environ 500 milliards d’euros supplémentaires par an. À titre de comparaison, un effort budgétaire de cette ampleur permettrait de décarboner intégralement le secteur énergétique européen en cinq ans, réduisant drastiquement les émissions tout en limitant la dépendance aux pays exportateurs d’énergies fossiles. Le passage du vert au gris des arsenaux ne résulte pas d’une pression de l’extrême droite, mais bien des choix opérés par les élites au pouvoir, à Bruxelles comme dans les principales capitales européennes.
Au keynésianisme vert esquissé par le Green Deal s’est désormais substitué un keynésianisme militaire
Le Green Deal avait été conçu avant tout comme un levier d’investissement pour le secteur privé, en particulier dans les énergies renouvelables et les véhicules électriques. Son objectif central restait la stimulation des profits, mais il n’en constituait pas moins une étape significative vers la décarbonation des économies européennes et la réduction de leur empreinte environnementale. Le démantèlement progressif des normes écologiques depuis 2024, conjugué à la relance massive des dépenses militaires, confirme toutefois que ces objectifs climatiques passent désormais au second plan, subordonnés aux impératifs de compétitivité. Les investissements du Green Deal sont maintenus, principalement pour tenter de contester la domination chinoise dans les technologies de la transition énergétique. Mais les dirigeants européens ne laissent guère de doute : la priorité politique du moment est le réarmement.
Au keynésianisme vert esquissé par le Green Deal s’est ainsi substitué un keynésianisme militaire. Cette orientation offre aussi une ressource politique à des dirigeants fragilisés, à l’image d’Emmanuel Macron, qui peuvent chercher à restaurer leur légitimité par une rhétorique martiale et des appels à l’unité nationale face à la menace russe. Dans ce contexte, la montée de l’extrême droite, farouchement hostile aux politiques environnementales, sert de justification commode pour revenir sur des engagements écologiques adoptés sous la pression des mobilisations de la fin des années 2010.
Il serait toutefois erroné de réduire cette hiérarchisation des priorités à la seule influence de l’extrême droite. Faire primer la compétitivité des entreprises sur toute considération sociale ou environnementale relève du cœur institutionnel de l’Union européenne. Ce principe structure depuis des décennies l’action conjointe des conservateurs, des centristes et des sociaux-démocrates, à de rares exceptions près. La faible visibilité médiatique des débats législatifs bruxellois, souvent techniques et éloignés des préoccupations immédiates des citoyens, rend difficile toute mobilisation contre ce recul. Le déficit démocratique, régulièrement dénoncé, facilite ainsi le démantèlement discret d’un agenda écologique dont la nécessité, elle, n’a jamais été aussi pressante.
Article initialement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre “The European Union Is Turning Away From the Green Transition”.