Le sapin clignote tristement dans le petit salon encombré de cartons. Des vêtements entassés à la va-vite, des jouets çà et là. « On a préparé nos affaires au cas où », souffle doucement Jean-Luc en caressant les cheveux de son petit dernier. Au cas où la famille serait contrainte de quitter son logement.
Le gamin, 2 ans, babille entre les locataires inquiets qui discutent sur le canapé, Il attend « les cadeaux de Papa Noël ». Son père, lui, n’y croit plus. « C’est Noël, mais on ne respire plus, on essaie d’être heureux pour les enfants, mais c’est dur », livre-t-il, le front barré par l’anxiété.
C’est au 13 rue Prince-Maurice, à Nice-Nord, tout près de la gare du Sud, un petit trois-pièces que la famille loue depuis une dizaine d’années. Le 17 juin, ils ont reçu un courrier d’huissier, au titre du groupe Rivere Invest, qui a racheté leur immeuble il y a six ans.
Dans cette lettre, on leur signifiait leur « congé pour motif légitime et sérieux-travaux ». Ils devaient quitter les lieux au plus tard le 22 décembre, intimait l’entreprise. Une société immobilière dont Florent Rivère est gérant. Son père, Jean-Pierre Rivère, à nouveau président de l’OGC Nice et candidat, au côté d’Éric Ciotti (Union des droites pour la République), aux élections municipales, est, lui, actionnaire.

« On n’a pas les moyens, c’est impossible »
« Rivère a le bras long et on est tout petits », soupire Jean-Luc. « On cherche depuis des mois un appartement pour partir. Dans le privé, on n’a pas les moyens, c’est impossible. On a fait une demande HLM mais ça prend des années. On va finir dans la rue avec nos enfants », s’angoisse sa femme
Océane travaille dans une association sociale, lui est au RSA. De tout petits revenus comme leurs voisins, qui, eux aussi, ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête.
Océane fait couler un café. Dans le salon, les langues se délient. Il y a là, Charni Veliana, locataire d’une petite maison dans la cour de l’immeuble depuis 2014, Corinne du 3e étage qui témoigne par téléphone et Christiane, 75 ans dont « 45 passés ici ».
« Dans cet immeuble, on est une famille », pose la vieille dame. Elle n’est pas menacée d’expulsion, protégée par son âge : le propriétaire l’a relogée dans un autre appartement, le temps de faire des travaux. Elle est « rassurée » mais trouve « la situation [de ses voisins] révoltante et injuste. »
« Il veut nous virer pour augmenter les loyers »
Les locataires concernés soupçonnent Rivere Invest « de vouloir (les) virer pour augmenter les loyers. On est là depuis très longtemps pour certains et on avait de petits loyers. On paie 750 euros. Le gestionnaire du fils de Jean-Pierre Rivère, Bruno Hirt, nous a annoncé qu’après travaux, on allait passer à 1.300-1.400 euros par mois. On ne pourra pas payer !, s’étrangle Corinne, femme seule à près de la soixantaine. On a tous reçu le même courrier type : il faut refaire les cuisines et les salles de bains ; c’est vital, selon eux, Moi, j’ai déjà tout refait à mes frais. On a tous reçu les mêmes plans de rénovation types alors que, dans certains logements, ils n’ont pris aucune mesure. C’est bizarre… »
Elle poursuit : « Pour moi, aucuns travaux ne nécessitent de nous mettre dehors. On a beaucoup de pression et beaucoup de personnes qui sont affaiblies par les passages d’huissiers qui cognent à nos portes alors qu’on paie nos loyers rubis sur ongle, mais on se serre les coudes. »
Elle s’interroge : « Ils nous disent que c’est insalubre et dangereux… Ils sont propriétaires de l’immeuble depuis six ans, pourquoi maintenant ? Pourquoi ont-ils attendu autant de temps pour lancer des travaux qui nous mettent dehors ? »
« On n’a jamais mis un locataire sur le trottoir »
Interrogé, Florent Rivère, gérant du groupe Rivere Invest, s’indigne des accusations portées contre lui par les locataires : « On a acheté cet immeuble il y a six ans. On doit le remettre aux normes, on le refait au fur et à mesure que les locataires s’en vont. Mais il reste des appartements insalubres et, nous, on ne fait pas vivre nos locataires dans des appartements insalubres. Il y a de gros travaux à faire : électricité, plomberie etc. Ça devient dangereux : si demain, il y a un incendie, personne n’est assuré ! C’est pourquoi on a demandé à quatre locataires (quatre titulaires de baux, NDLR) de partir car on ne peut pas faire ces travaux en logements occupés. » Et le gérant de marteler : « On respecte le cadre légal. »
On pose la question de l’augmentation des loyers : « On va faire des travaux de l’ordre de 25.000 à 50.000 euros par logement, donc évidemment on va augmenter les loyers », admet Florent Rivère sans donner de montants.
« Il n’y aura pas de drame »
Les locataires n’arrivent pas à se reloger ? « Beaucoup sont de mauvaise foi, ils ne cherchent pas. L’un d’eux nous a fait un chantage pour obtenir 30.000 euros, on a refusé. Il a monté l’immeuble contre nous, nous a menacés d’appeler la presse. On n’est pas des monstres mais, même si c’est Noël, on n’est pas le Père Noël non plus. C’est une instrumentalisation politique », termine Florent Rivère.
Son père, Jean-Pierre Rivère, est actionnaire « pas majoritaire » de la société. Il maintient : « Il faut mettre aux normes cet immeuble. On le fait proprement et sereinement et on appliquera des loyers supérieurs, c’est normal. »
Il objecte : « On gère un parc immobilier depuis des années et je vous mets au défi de trouver un locataire qu’on aurait mis dehors. On n’a jamais mis un locataire sur le trottoir. Ça n’est jamais arrivé et ça n’arrivera pas. Quand on a eu des cas difficiles, on a toujours trouvé des solutions. En tant que président de l’OGC Nice, j’ai mené près de 500 actions pour les plus démunis, les SDF, les enfants malades etc., sans en faire publicité. C’est mon ADN et vous croyez qu’aujourd’hui je vais changer de politique ? »
Et de conclure : « J’irai les voir s’il le faut. On va recevoir ces familles. Il n’y aura pas de drame familial. »