Sur un sentier en lisière de la forêt communale de Valbonne, les miradors ne dominent plus la végétation. Ils sont désormais couchés au sol, disloqués. Ces grands postes d’observation en bois, installés pour sécuriser les battues aux sangliers, ont été visés à trois reprises. D’abord renversés. Puis, après avoir été scellés à nouveau dans le béton, littéralement arrachés.

« Ce n’est pas avec un simple coup de pied qu’on fait ça, commente Pierre Bouhelier, président de la société de chasse de Valbonne. Il fallait des outils, de la force. » Le ton est calme, mais l’exaspération est palpable.

Des battues aux sangliers « nécessaires »

Ces destructions, loin d’être anecdotiques pour les chasseurs locaux, cristallisent un malaise plus profond. Celui d’une défiance croissante à l’égard de la chasse, dans un territoire très fréquenté par les promeneurs, joggeurs, vététistes et familles. « La forêt est partagée, et c’est justement pour ça que ces équipements existent, insiste Pierre Bouhelier. Aujourd’hui, on les a laissés là. Il va falloir trouver une solution. Car ils sont essentiels pour sécuriser les battues aux sangliers. »

Des battues qui, selon le chasseur, « sont essentielles ». Il rappelle aussi que le sanglier, présent en grand nombre dans les zones périurbaines des Alpes-Maritimes, est une espèce susceptible d’occasionner des dégâts. « On a jamais eu autant de sangliers dans ces forêts. En 2023, sur la zone littorale, on en a prélevé 2.600, en 2024 on est monté à 2.775. 2025 n’est pas finie et on a déjà dépassé ces chiffres. La régulation est donc nécessaire. Mais encore faut-il pouvoir la faire dans des conditions sûres », rappelle le président de la société de chasse.

La maman de Luc Besson a été témoin le 21 février de la mise à mort d’un cerf sur le parvis de la propriété du cinéaste.

« Le mirador c’est justement pour éviter les balles perdues »

Pour lui, la destruction des miradors relève bien d’un paradoxe. « Être opposé à la chasse, c’est une opinion. Mais saboter un dispositif de sécurité, ça n’a aucun sens. » Car en battue, le mirador joue un rôle clé : il permet au chasseur de surélever sa position, d’identifier clairement le gibier et d’effectuer un tir dit fichant, dirigé vers le sol. « Le mirador permet de maîtriser la trajectoire de la balle. En les abattant, on enlève un élément de sécurité. Pas pour nous, mais pour tout le monde. »

Valbonne n’est pas un cas isolé. Depuis plusieurs années, les destructions de miradors se multiplient en France. Dans les Alpes-Maritimes aussi, le phénomène inquiète, même s’il reste difficile à quantifier.

« Nous n’avons pas de chiffres précis, car les sociétés de chasse ne nous remontent pas toujours ces informations, explique Jean-Pierre Caujolle, président de la Fédération départementale des chasseurs des Alpes-Maritimes. Une fédération qui finance chaque année de nombreux miradors, notamment dans les zones périurbaines, les plus fréquentées par le public. Les détruire, ce n’est rien d’autre que de la bêtise. Vandaliser ces miradors, c’est aggraver le risque d’une balle perdue pendant les battues. C’est ça le danger. »

Si les sabotages de Valbonne n’ont pas été revendiqués, certains l’ont été ailleurs en France. En janvier dernier, dans l’Yonne, une vingtaine de miradors ont été visés. Des actions revendiquées sur Instagram par un collectif d’anarchistes végans, Unoffensive Animal, suivi par près de 22.000 personnes. « Nous espérons que ces actions permettront à nos camarades vivant dans la forêt (sangliers, cerfs, oiseaux, etc.) d’échapper plus aisément à leurs meurtriers », écrivaient-ils.

À Valbonne, Pierre Bouhelier se montre plus mesuré : « En ce qui nous concerne, ce sont sans doute quelques individus isolés, pas un groupe organisé. Mais oui, la tension augmente. »

« La cohabitation de tous en forêt, ça passe forcément par plus de sécurité »

Une tension alimentée par plusieurs facteurs : une sensibilité accrue à la cause animale, une méfiance persistante envers les armes, des accidents de chasse encore très médiatisés malgré une baisse tendancielle, et une fréquentation croissante des forêts par des usagers non-chasseurs.

« Le vrai problème, c’est la cohabitation, résume Pierre Bouhelier. Et ça passe forcément par plus de sécurité et plus de contrôles. Car les chasseurs restent les seuls responsables en cas d’accident. »

Il plaide ainsi pour un encadrement renforcé : « Il faudrait une vraie évaluation du chasseur tout au long de sa vie : capacités physiques, psychologiques, connaissance de la réglementation. Aujourd’hui, ça n’existe pas. »

Le président de la société de chasse pointe également le poids de la responsabilité qui repose sur les présidents d’associations cynégétiques. « On nous demande d’être vigilants, mais je ne suis ni médecin ni psychologue. Si quelqu’un devient inapte, je peux aller jusqu’à l’exclure. Mais ailleurs, il sera peut-être accepté. C’est une responsabilité énorme. »

« Supprimer les miradors, c’est dégrader la sécurité en zone de chasse périurbaine »

Président de la Fédération départementale des chasseurs des Alpes-Maritimes, Jean-Pierre Caujolle alerte sur la multiplication des sabotages de miradors dans les zones périurbaines.

La destruction des miradors de Valbonne est-elle un phénomène marginal ?

Non, malheureusement. Valbonne n’est pas un cas isolé, même si tous les actes ne sont pas signalés. Beaucoup de sociétés de chasse préfèrent réparer discrètement ou renoncer, par lassitude. Cela rend le phénomène difficile à quantifier, mais sur le terrain, on constate clairement une recrudescence des sabotages.

Pourquoi les miradors sont-ils si importants dans un département comme les Alpes-Maritimes ?

Parce que nous sommes dans un territoire très contraint, très urbanisé, avec une forte fréquentation des espaces naturels. Les miradors sont justement pensés pour ces zones périurbaines. Ils permettent des tirs fichants, une meilleure visibilité, et donc une réduction drastique du risque de balle perdue. Les supprimer, c’est dégrader la sécurité.

Combien d’accidents de chasse ont été recensés ces dernières années dans le département ?

Depuis une vingtaine d’années on a grandement diminué le nombre d’accidents (une baisse de 54 % des accidents mortels selon le bilan annuel de l’Office français de la biodiversité). Même si l’année dernière les chiffres, au niveau national, n’ont pas été bons avec une hausse des accidents mortels (11 contre 6 les deux années précédentes). Mais pas sur notre département où on fait justement des efforts importants depuis plus de 20 ans.

Ce qu’il faut aussi savoir c’est que les accidents, mortels ou pas, ont en grande majorité lieu lors de battues au grand gibier, comme le sanglier. Et la majorité des incidents recensés aujourd’hui en France concernent des auto-accidents, souvent liés à une mauvaise manipulation de l’arme de la part du chasseur.

Certains opposants à la chasse dénoncent un manque de formation des chasseurs. Que leur répondez-vous ?

La formation existe et elle a beaucoup évolué. Les règles de sécurité sont strictes et les chasseurs y sont très sensibilisés. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas aller plus loin. Nous sommes favorables à davantage de contrôles, à condition qu’ils soient équitables et réalisables sur le terrain. Mais on manque de moyens pour cela.

Des chasseurs sont-ils sanctionnés en cas de manquement ?

Oui. Nous avons mis en place une commission de sécurité départementale. Lorsqu’un tir dangereux ou non conforme est signalé, le chasseur est convoqué. Cela peut aller jusqu’à une suspension du permis décidée par la préfecture. Ces cas restent très rares dans le département.

Comment améliorer la cohabitation avec les autres usagers de la forêt ?

La clé, c’est le dialogue et l’information. La forêt est un espace partagé. Nous demandons aux chasseurs une vigilance absolue, mais nous appelons aussi les promeneurs à la prudence lors des battues. Si chacun respecte les règles, la cohabitation est possible.

Les anti-chasse : « Pourquoi avoir des carabines de gros calibre qui peuvent tirer à deux kilomètres ? »

Fait plus rare dans un débat souvent polarisé, la destruction des miradors ne fait pas consensus chez les opposants à la chasse eux-mêmes. Pour le président de l’Alliance des opposants à la chasse, Jean-Louis Chuilon, ces équipements vont au contraire dans le sens d’une meilleure sécurité. « Les détruire c’est une mauvaise idée du point de vue de la sécurité », estime-t-il, précisant que son association s’oppose à l’organisation actuelle de la chasse, et non aux chasseurs en tant qu’individus.

« Ce sont les battues aux sangliers qui posent question ». Selon Jean-Louis Chuilon, elles sont « dangereuses et peu efficaces à long terme ». Elles devraient être remplacées par des alternatives : « La plus efficace c’est le retour du loup, qui est le prédateur naturel du sanglier et du gros gibier, et par des prélèvements ciblés qui sont réalisés depuis des miradors, de nuit, par des tireurs spécialement formés. »

L’Alliance des opposants à la chasse estime aussi que « les chasseurs sont aujourd’hui suréquipés par rapport aux besoins réels de la chasse ». Elle critique notamment l’utilisation de carabines de gros calibre à plomb, capables de porter sur plusieurs kilomètres. « Quand vous êtes en battu, vous devez tirer à moins de 100 mètres ? Pourquoi alors ils ont des armes qui portent à 2 km ? Surtout dans un espace qui peut être fréquenté par du public. »

Selon elle, le manque d’entraînement régulier des chasseurs entraîne aussi une perte de précision, augmentant les risques d’accidents. Parmi les revendications de l’association figurent aussi un encadrement plus strict de la consommation d’alcool, avec un seuil mesurable comparable à celui du code de la route, ainsi qu’un renforcement des contrôles sur le terrain.

Dans un contexte de forte périurbanisation, l’association estime que la question dépasse désormais la tradition ou la régulation du gibier. « La chasse est devenue un enjeu de sécurité publique et de cohabitation des usages », conclut son président.