Le big bang aura duré dix heures. Un fracas silencieux au cœur de l’été 1826 et, avec lui, l’apparition d’un monde, né dans la banalité d’une bourgade de Saône-et-Loire, Saint-Loup-de-Varennes. Par la fenêtre de sa chambre, Nicéphore Niépce observe le soleil se lever ; les ombres migrent et la clarté persiste. Si certains bouleversements du monde nous ont donné rendez-vous, la photographie, elle, n’a pas connu son « eurêka ! ». Comme chaque matin, le chercheur se lève tôt. La cour de sa maison familiale, le domaine du Gras, est déjà baignée par le jour. La lumière d’été est stable, il se décide à travailler, à tenter encore. Ces gestes ont la précision de mouvements devenus familiers. Une plaque d’étain, l’enduire de bitume de Judée, la placer au fond du caisson de bois, dégager l’obturateur, laisser l’image inversée se positionner sur la zone à exposer, puis laisser faire le temps. Il patiente. Anxieux. 

À son frère Claude, Nicéphore écrit : « Le plus pénible n’est pas l’échec, mais cette durée interminable sans savoir si quelque chose agit réellement. » Cela fait maintenant des années qu’il cherche, obstiné mais traversé par le doute. « Je poursuis mes essais, mais je suis loin d’obtenir le résultat espéré. Je crains parfois de m’être engagé dans une voie sans issue. » Si quelque chose survient, ce sera lors du lavage à l’essence de térébenthine, qui dissout les zones les moins illuminées de la plaque. Il guette une forme, une ligne. 

Sa conviction : la lumière est une force chimique capable d’agir sur la matière comme un acide ou une flamme. Cette certitude le pousse à expérimenter les matériaux photosensibles comme les sels d’argent ; seulement, il ne parvient pas à fixer le résultat. À Claude, il confiait, dès 1816 : « Je plaçai l’appareil dans la chambre où je travaille, en face de la volière, les croisées ouvertes, je fis l’expérience d’après le procédé que tu connais, mon cher ami, et je vis sur le papier blanc toute la partie de la volière qui pouvait être aperçue de la fenêtre et une légère image des croisées qui se trouvaient moins éclairées que les objets extérieurs. »

Une héliographie figée sur une plaque d’étain grâce au bitume de Judée, matériau qui durcit au contact de la lumière.

Une héliographie figée sur une plaque d’étain grâce au bitume de Judée, matériau qui durcit au contact de la lumière.

© DR

« Point de vue du Gras » n’est donc pas la première photographie, mais la seule à avoir persisté. La clé de la réussite ? Le bitume de Judée, une substance noire aux allures de vernis initialement utilisée pour l’étanchéité, voire l’embaumement. Niépce découvre que ce matériau macabre durcit sous l’action du soleil mais demeure soluble dans l’huile lorsque la lumière ne l’a pas frappé. L’image moderne naît d’un procédé de gravure chimique par le soleil. L’héliographie.

Niépce, le pionnier, confie à Daguerre, son héritier : «Je préfère douter longtemps que de me tromper trop vite»

De cette victoire, l’ingénieur ne tirera aucune gloire. Il meurt en 1833, convaincu d’avoir ouvert une brèche sans imaginer l’onde de choc à venir. Son procédé, certes fragile, lent, imparfait, lui survivra. Un autre poursuivra son entreprise et finira par entrer dans l’Histoire : Louis Daguerre. Les deux hommes s’associent dès 1829. Fidèle à son humilité, Niépce confie à son collaborateur ses états d’âme : « Je ne me hâte jamais de conclure, je préfère douter longtemps que de me tromper trop vite. » Daguerre, plus ambitieux, avance à marche forcée et continue d’apprivoiser le soleil comme on apprivoise l’incertitude. Héritier du procédé, il l’améliore, l’accélère. Il veut montrer ses plaques au monde entier comme il les expose à la lumière. Le 7 janvier 1839, avec le soutien décisif du scientifique François Arago, ­l’Académie des sciences découvre pour la première fois ce mode de reproduction ­technique. La peinture, le dessin ou la gravure n’étaient alors que des représentations de la perception du réel. 

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Désormais, la réalité est enregistrée, et la technique se substitue soudainement à la main de l’homme. Une prouesse, trente-neuf ans avant que le phonographe d’Edison grave et reproduise le son. De son côté, la symphonie muette de la naissance photographique vit sa première déflagration. L’annonce est officielle. Plus de dix ans après sa création. Nièpce n’est plus là pour voir son œuvre consacrée et popularisée. L’État français achète immédiatement les droits du procédé contre une pension à vie pour Louis Daguerre et Isidore Niépce, fils du pionnier et ardent défenseur de son père. La France décide de « l’offrir au monde » le 19 août de la même année. Libre de droit, l’image photographique devient un bien public.

La magie d’une photographie survient souvent par accident

À l’instar de ses prémices, la magie d’une photographie survient souvent par accident. C’est ainsi que la première image représentant un être humain identifiable voit le jour, en 1838. Le boulevard du Temple, photographié par Daguerre, montre cette artère parisienne d’ordinaire très animée, vidée de toute vie du fait de la durée d’exposition. Deux hommes seulement demeurent visibles, immobiles assez longtemps : un cireur de chaussures et son client. L’image subsiste par ce qu’elle exige : le temps, l’abandon, la patience. Et les hommes apprennent à y trouver leur place. Paradoxalement, c’est une frénésie, celle de l’essor américain, qui en révélera toute la puissance. Dès 1839, les archives de la bibliothèque du Congrès témoignent de l’arrivée de l’invention française outre-­Atlantique. La détonation du domaine du Gras est enfin entendue, son expansion infinie est mesurable. Dans un pays jeune, fasciné par le progrès, la photographie devient un outil de mémoire, d’identité et de conquête.

En 1840, Dorothy Catherine Draper est photographiée par son frère John William Draper, sur le toit de son laboratoire de New York, pour mieux capter la lumière. C’est le premier portrait féminin de l’Histoire.

En 1840, Dorothy Catherine Draper est photographiée par son frère John William Draper, sur le toit de son laboratoire de New York, pour mieux capter la lumière. C’est le premier portrait féminin de l’Histoire.

© DR

Un matin de 1840, à New York, John William Draper, médecin et chimiste, tente de maîtriser cette technique venue ­d’Europe. L’exercice est capricieux, instable, les durées d’exposition sont excessives. Il note dans ses carnets qu’au regard de ses complexités le portrait constitue l’épreuve ultime. Là où le paysage, statique, pardonne les approximations, le visage bouge, cligne, respire. « La difficulté ne réside plus dans l’appareil mais dans le sujet vivant. » Il demande alors à l’une de ses sœurs, qui l’assiste, de poser pour lui. Il l’emmène sur le toit de leur atelier, lui applique de la farine sur le visage, lui demande de rester immobile le plus longtemps possible. De longues minutes s’écoulent avant que son visage n’apparaisse dans les effluves de térébenthine. Elle n’est ni muse pour l’art ni figure pour les livres d’histoire. 

Le premier selfie date de 1839

Elle n’a pas encore de nom attaché à son image. Dans la froideur clinique de ses recherches, John Draper écrit : « Le modèle fut exposé pendant un temps considérable, mais le résultat prouva que le visage humain pouvait être fidèlement reproduit par l’action chimique de la lumière. » Avant d’ajouter : « Une nouvelle ère s’est ouverte dans l’art du portrait. » Et de la représentation féminine. Elle s’appelait Dorothy Catherine Draper. Le premier portrait photographique d’une femme. Celle-ci n’est pas peinte, idéalisée ou interprétée : elle est fixée telle qu’elle est. Sublime. La pratique du portrait vit un basculement. L’image ne se limite plus à un défi technique. Elle devient relation. Confiance. Mémoire, documentation. Et exposition de soi.

Premier (auto)portrait, pris en 1839, à Philadelphie, par le chimiste Robert Cornelius, qui a permis d’immortaliser les humains en réduisant le temps de pose à une minute.

Premier (auto)portrait, pris en 1839, à Philadelphie, par le chimiste Robert Cornelius, qui a permis d’immortaliser les humains en réduisant le temps de pose à une minute.

© DR

À Philadelphie, Robert Cornelius retourne l’objectif vers lui-même. Il enlève le cache, court se placer devant la caméra, demeure immobile plusieurs minutes, puis revient refermer l’obturateur. Au dos de la plaque, il écrit : « La première image par la lumière réalisée. » Ce n’est pas exact, mais il s’agit bien en revanche du premier autoportrait photographique de l’Histoire, et même du premier selfie ! Un homme face à sa propre image, seul, sans commande ni client.

William Henry Harrison est le premier président des États-Unis photographié 

Le 6e président américain, John Quincy Adams, 76 ans, à New York en 1843, quatre ans après l’invention du daguerréotype. Il a quitté la Maison-Blanche en 1829.

Le 6e président américain, John Quincy Adams, 76 ans, à New York en 1843, quatre ans après l’invention du daguerréotype. Il a quitté la Maison-Blanche en 1829.

© Getty Images

L’image devient au travers de son avancée une arme de pouvoir, et celui-ci s’en empare naturellement. William Henry Harrison est le premier président des États-Unis photographié pour son portrait officiel. Nous sommes en 1841 et la représentation du politique change de nature : elle n’est plus évocation mais attestation.

Tout était déjà là. Dès les débuts. Dans la quête incertaine de Niépce autour du temps et de ses doutes. Dans les convictions de Daguerre et sa ténacité. Dans l’immobilité imposée d’une femme new-yorkaise. Dans le regard fixe d’un homme seul face à lui-même. Dans l’usage politique d’un chef d’État.

2026 célébrera le bicentenaire de cette révolution. Et le grondement du big bang s’est transformé en vacarme. Le temps de lire cet article, des millions d’images ont été déjà prises, effacées, regardées, partagées, puis englouties dans l’oubli des albums digitaux et des algorithmes, 61 400 captures chaque seconde, selon la dernière étude Photutorial (mai 2025). Créer, informer, séduire, vendre… 

La photographie ne sera jamais vraiment un instantané

Le selfie de Hollywood, autour d’Ellen DeGeneres aux Oscars en 2014. Il sera retweeté 3,4 millions de fois. Première fièvre des réseaux avec cette image virale.

Le selfie de Hollywood, autour d’Ellen DeGeneres aux Oscars en 2014. Il sera retweeté 3,4 millions de fois. Première fièvre des réseaux avec cette image virale.

© Ellen de Generes/Sipa

Notre vie est rythmée par la photographie compulsive quand certaines, uniques, atteignent des records aux enchères, comme « Rhein II », d’Andreas Gursky, vendue 4,3 millions de dollars chez Christie’s en 2011. Preuve qu’elle demeure un reflet de la vie. Si l’image avait toujours existé et que vous ne pouviez n’en prendre qu’une seule à travers l’histoire du monde, laquelle choisiriez-vous ? La réponse dira quelque chose de vos incompréhensions, de vos interrogations ou de la quête des origines. Malgré toutes ses prouesses technologiques, la photographie ne sera jamais vraiment un instantané. Encore moins un cliché.