«Porter le coup de grâce à l’armée ukrainienne»… L’expression revient sans cesse sur les lèvres d’un Vladimir Poutine qui ne manque pas une occasion de se réjouir de l’avancée, réelle ou supposée, de ses troupes sur le terrain. Il l’a encore redit, vendredi dernier, lors de sa traditionnelle «ligne directe» de fin d’année, une grand-messe télévisée lors de laquelle il répond pendant plusieurs heures aux questions de ses concitoyens, en annonçant la conquête de Siversk, dans la région de Donetsk. Pour plus d’effet, il a aussi fait venir du front le «héros» de cette opération, le commandant de l’unité d’assaut qui y avait hissé le drapeau russe.
Objectifs de guerre russes maintenus
Quatre jours plus tard, Kiev a reconnu avoir perdu cette cité stratégique qui barrait la progression des Russes vers Sloviansk et Kramatorsk, le dernier axe de la résistance ukrainienne dans le Donbass. Cette conquête venait à point nommé pour le Kremlin après le cafouillage de Koupiansk, autre ville quasiment rasée par les combats et dont ce même Vladimir Poutine avait revendiqué la chute au début du mois. Le 13 décembre, on a vu Volodymyr Zelensky s’y prendre en photo aux abords du bourg, après une fulgurante contre-offensive ukrainienne. «C’est un excellent acteur. Mais pourquoi n’est-il pas allé voir ce qu’il s’y passe à l’intérieur?» a raillé le président russe.
Plus sérieusement, ce dernier a surtout voulu réaffirmer en cette fin d’année ses ambitions en Ukraine, comme pour donner le ton pour les négociations à venir en 2026. Oui, la Russie est prête à discuter d’un règlement pacifique du conflit; non, Moscou ne renoncera pas à ses objectifs de guerre. Et au chef de l’Etat russe de rappeler que ces derniers n’ont guère changé depuis son intervention au Ministère des affaires étrangères russes à l’été 2024. Il avait alors martelé qu’il ordonnerait la fin des hostilités aussitôt que Kiev entamerait le retrait de ses troupes des quatre régions revendiquées par la Russie: Lougansk, Donetsk, Zaporijjia et Kherson. Un scénario qualifié à l’époque par Kiev de «capitulation».
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En route vers la Floride
Pendant que Vladimir Poutine bombait de nouveau le torse à Moscou, ses émissaires faisaient route le week-end dernier pour la Floride pour y rencontrer les négociateurs américains. Il s’en est suivi un nouveau round d’échanges «constructifs» sous le soleil de Miami à en croire l’envoyé spécial du Kremlin, Kirill Dmitriev, qui a inondé les réseaux sociaux d’imageset de messages subliminaux sur l’entente russo-américaine. C’est sur ces entrefaites que Volodymyr Zelensky a décidé, à la veille de Noël, de rendre public le contenu d’un nouveau plan de paix – une version qu’il a présentée comme le fruit d’un commun accord entre Kiev et Washington.
L’annonce de ce plan en 20 points – aussitôt qualifié par les propagandistes russes de «plan Zelensky» – a été accueillie avec beaucoup de circonspection par le Kremlin. «Nous étudions les éléments ramenés par notre émissaire spécial de Miami», s’est borné à dire son porte-parole, Dmitri Peskov. Se basant sur ses propres sources au sein de l’administration russe, l’agence Bloomberg est beaucoup plus catégorique. La Russie estime que ce plan pourrait, au mieux, servir de «point de départ» pour de futures négociations, affirme l’agence. Dans l’état, ce document contiendrait de «nombreuses questions laissées sans réponse» pour la partie russe.
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Bombe à retardement
Selon la version publiée par la presse ukrainienne, ce plan prévoit la conclusion d’un accord de non-agression entre la Russie et l’Ukraine et des garanties de sécurité pour cette dernière. Restent néanmoins, de l’aveu même de Volodymyr Zelensky, deux écueils de taille: la question territoriale et le sort de la centrale nucléaire de Zaporijjia (sous contrôle russe actuellement). Sur la première, le nouveau plan propose en guise de compromis dans le Donbass une zone démilitarisée d’une quarantaine de kilomètres (parfois pompeusement appelée «zone économique libre» par les Américains).
«C’est comme si le vaincu dictait ses conditions au vainqueur», s’est exclamé jeudi le tabloïd proche du Kremlin, Komsomolskaïa Pravda,donnant le ton aux réactions russes. Plusieurs députés du parti au pouvoir ont également fustigé ce plan, le qualifiant tour à tour d’une «liste de caprices de Kiev» et de «nouvelle opération de relations publiques de Zelensky». De l’avis général à Moscou, le leader ukrainien essaierait ainsi de faire porter le chapeau de l’échec des négociations aux Russes.
«De fait, la question territoriale est une bombe à retardement qui, tôt ou tard, causera une nouvelle guerre si elle n’est pas résolue», analyse pour sa part l’expert militaire russo-israélien Sergueï Auslander. Or, elle se présente dans l’état actuel des choses comme un casse-tête insoluble. «Si l’Ukraine consent à céder toute la région de Donetsk, où se déroulent actuellement les combats les plus violents, elle offrirait à Moscou une place d’armes idéale pour lancer de futures offensives vers les régions centrales du pays», explique-t-il. Quant à Vladimir Poutine, poursuit-il, sans obtenir jusqu’au dernier mètre carré de la région de Donetsk, il aura du mal à vendre cela comme une «victoire» d’une guerre qu’il a lui-même déclenchée il y maintenant presque 4 ans. Tout porte ainsi à croire que la réponse à ce casse-tête viendra, comme il se plaît à le répéter, de la «réalité du terrain».