L’an dernier, les archives municipales ont exposé les dessins de Jean Toche, un Niçois, adolescent pendant la Seconde Guerre mondiale. Né en 1930 (et décédé en 2021), il était trop jeune pour être un acteur à part entière des faits au début des années 1940. Il a cependant documenté son quotidien, notamment les actes de ses parents – Mathilde et Étienne – et de son frère Émile. Tous trois ont participé au sauvetage de deux familles juives réfugiées à Nice : les Benaroya et les Bauchman. Cette exposition reposait notamment sur les mémoires autoéditées de Jean (1). Avant leur parution posthume en 2022, son fils, Olivier Toche, a souhaité vérifier l’exactitude des faits et retrouver la trace des descendants des familles sauvées. Un travail qui a duré une bonne quinzaine d’années. « Au fur et à mesure, des bribes de la mémoire de mon père se sont éclairées différemment. Tous les descendants ne connaissaient pas leur propre histoire mais des détails les ont tout de suite interpellés », sourit-il.

La musique avait bel et bien sauvé la vie des Vinitzki. Comme elle n’a jamais cessé de rythmer leur existence.

Un décès qui lie deux familles

Tout commence en 1942. Élie Benaroya se lie d’amitié avec un de ses camarades de classe, Émile Toche. Avec l’arrivée des Allemands à Nice en 1943, la situation se tend pour les juifs. Étienne Toche, le père d’Émile, affecté au bureau des enquêtes de la mairie, fait établir un duplicata de son livret de famille. Il donne l’original aux Benaroya, pour qu’ils puissent fuir, accompagnés par Émile, afin de vraiment se faire passer pour les Toche. Émile profite d’un passage à Annecy pour faire un tour sur le lac en aviron avec Lily Benaroya – la cousine d’Élie – et une amie. Une tempête se lève. Il meurt noyé. Son corps n’a jamais été retrouvé. Il est déclaré disparu, mais pas décédé.

« À la mort de mon grand-père en 1987, nous avons pris un avocat pour authentifier celle de mon oncle », résume Olivier Toche. Un premier document officiel, qui corrobore le témoignage de son père.

À la suite de ces événements, les Toche et les Benaroya sont restés liés quelques années. Une correspondante épistolaire de cette époque et les mémoires de Jean Toche ont été les fils conducteurs de l’enquête d’Olivier. Mais, il a été plus loin…

La piste d’un interprète qui travaille pour l’ONU

En 2009, Olivier poste un premier message sur le site de l’AJPN (l’association des Anonymes, justes et persécutés durant la période nazie), pour trouver les descendants des familles Benaroya et Bauchman. Six ans plus tard, un ancien collègue de Lily Benaroya lui apprend qu’elle est décédée en 2013. Elle a travaillé avec lui comme interprète à l’Organisation des Nations Unies à New York, avant de partir en Israël. Lily se serait mariée avec un Anglais, qui aurait élevé leur fille, Alice Sherwood.

Olivier retrouve la trace d’Alice sur Internet. Elle vit à Londres et a un fils, qu’il repère sur Instagram, sans oser lui envoyer un message.

Une offre promotionnelle qui débloque la situation

En 2017, en fouillant dans les archives départementales, Olivier tombe sur les états de l’intendant du lycée Masséna. « J’y lis qu’Élie Benaroya et Émile Toche étudient dans la même classe. Ce qui confirme le récit de mon père. Par chance, en 1942-1943, Élie était inscrit sous son vrai nom. Il ne se cachait pas encore », raconte-t-il. Grâce aux archives nationales, où un fond recense tous les étrangers fichés par la police, il peut même dater l’arrivée des Benaroya à Paris, en 1936. Il comprend qu’ils se sont réfugiés fin 1942 à Nice, alors zone d’occupation italienne.

En 2021, petit miracle. Olivier reçoit une offre promotionnelle du site de généalogie payant MyHeritage. Il dispose d’un accès gratuit pendant 24 heures. Il en profite pour chercher tous les noms qu’il connaît… et tombe sur un arbre généalogique créé par une certaine Catherine Benaroya, résidant en Israël. Olivier la contacte sur Facebook. Elle répond dans l’heure, confirme son récit et propose d’en parler à sa sœur aînée, Anne, qui a fait des recherches. Élie est bien leur oncle.

Un avis de décès pour retrouver la deuxième famille

Ils échangent par mail, s’envoient des documents… Quand Anne lit les lettres scannées envoyées par Olivier, elle est formelle : c’est bien l’écriture d’Esther Benaroya, sa grand-mère. « Elle a lu les mémoires de mon père. Elle a confirmé des éléments, mis l’accent sur d’autres… plein de choses se sont éclairées », se réjouit Olivier. Les Benaroya proposent ensuite de contacter Yad Vashem, l’institut international pour la mémoire de la Shoah, afin d’inscrire la famille Toche comme « Justes parmi les Nations ».

Mais Yad Vashem aimerait aussi retrouver la trace des Bauchman, l’autre famille sauvée par les Toche. « C’était difficile car Anne Bauchman étant veuve, elle a repris son nom de jeune fille. Par la suite, elle n’a eu que des filles, qui ont aussi perdu leur nom en se mariant », déplore Olivier. À la mort de Monique Bauchman, la première fille d’Anne, en 2023, il tient enfin une piste. Dans l’avis de décès du Républicain Lorrain il trouve les noms d’épouses des filles de la famille, accolés à leurs noms de naissance. Olivier contacte Brigitte, la fille de la défunte, qui lui propose de se rencontrer à Nice avec sa cousine, qui vit à Juan-les-Pins.

Une recette de gâteau qui se transmet depuis 1942

En septembre dernier, alors qu’une cérémonie se prépare pour décerner la médaille des Justes, à titre posthume, à Étienne, Mathilde et Émile Toche, Olivier tente une dernière fois de retrouver d’autres descendants. Une de ses amies lui parle d’un collègue, un certain Philippe Benaroya. Il l’appelle et lui demande s’il est bien le fils d’Élie et Gaby Benaroya, comme il est indiqué sur MyHeritage. Philippe confirme et lui donne les coordonnées de son frère aîné, Miguel, qui s’intéresse à l’histoire familiale. Jackpot : ils mettent leurs éléments en commun et complètent l’arbre généalogique.

Grâce à un cousin éloigné de Miguel, Olivier dispose enfin du mail d’Alice Sherwood, la fille de Lily Benaroya. Cette dernière lui signale tout de suite que, coïncidence, elle vient de retrouver un carton d’archives familiales. « Je n’ai pas connu ma grand-mère mais je garde d’elle une recette de gâteau au chocolat », glisse-t-elle. Ce même gâteau a été offert en 1943, en plein rationnement, par Alice Benaroya – la mère de Lily – aux Toche. « Quand je lui en ai parlé, ma tante Suzanne, la dernière personne vivante de ma famille qui a connu cette époque, mais qui n’en avait aucun souvenir, a eu un flash. Elle revoyait très bien ce gâteau, exceptionnel car ils n’avaient pas vu de chocolat depuis très longtemps », se remémore Olivier. Son oncle Émile s’est jeté dessus, jusqu’à la crise de foie. Au point que sa mère soupçonna les Benaroya de l’avoir empoisonné. « J’avais peur de rapporter ces propos, presque antisémites, aux gens que j’ai rencontrés », souffle Olivier. Mais tous ont rigolé, lui répondant qu’une mère juive aurait réagi de la même façon.

1. Les mémoires de Jean Toche sont disponibles sur : archives.nicecotedazur.org