Par
Zoe Hondt
Publié le
27 déc. 2025 à 17h50
Langue des signes, français oral ou écrit. Ce sont les trois moyens de communication proposés par l’agence immobilière Guy Hoquet, à Marcq-en-Barœul (Nord), pour rendre l’immobilier accessible aux personnes sourdes. À l’origine de l’initiative, Pauline Guibout. Parce que les sourds ont eux aussi des projets immobiliers, la jeune alternante de 21 ans souhaite que « chacun obtienne des réponses claires, directement et sans intermédiaire ». Elle-même complètement sourde de naissance, elle entend sensibiliser les professionnels au handicap et au manque d’accessibilité. Entretien.
Rendre l’immobilier aux personnes sourdes à Marcq-en-Baroeul
Comment en êtes-vous arrivée à l’immobilier ?
Je suis passionnée par l’immobilier depuis des années mais je n’ai jamais osé me lancer par rapport au regard des gens et à ma surdité. Il y a trois ans, j’ai déménagé à Lille pour mes études. J’ai obtenu ma licence Sciences du langage parcours langue des signes, mais je me suis rendu compte que j’avais choisi cette voie par facilité. Beaucoup de sourds arrêtent leurs études après le bac ou vont vers la facilité des études en langue des signes à cause du manque d’accessibilité. C’est très difficile de se former, d’apprendre et de faire ce qu’on aime. Surtout lorsqu’on a besoin d’un interprète, on doit parfois payer très cher. On se met des barrières mais les autres nous en mettent aussi. La société a des codes sociaux et ne pense pas tout le monde. J’avais besoin de quelque chose qui me stimule plus, avec plus de défi. L’année dernière, j’ai fait ma troisième année de licence en même temps que ma première année de BTS professions immobilières. Cette année, je suis en alternance.
Comment avez-vous été accueillie par votre entreprise ?
J’ai l’habitude de ne pas dire tout de suite que je suis sourde, parce que j’ai la chance de ne pas avoir la voix de sourde et de plutôt bien entendre grâce à mon implant. En général, j’attends quelques semaines parce qu’il y a malheureusement des préjugés. Si on le dit tout de suite, les gens vont exagérer en parlant très fort, en articulant beaucoup trop. Ça déforme complètement la lecture labiale. Bien sûr, ma responsable était au courant et a tout de suite été bienveillante et accueillante. Au contraire, elle y a vu une force, un atout plutôt qu’une difficulté. Quand je l’ai dit au reste de l’équipe, ils ont trouvé ça incroyable que j’ai « la force » de faire quelque chose d’osé comme ça, et de m’adapter autant sans qu’ils n’aient rien vu. L’équipe est super bienveillante et ouverte aux idées que j’apporte concernant l’accessibilité.
À quelles difficultés faites-vous face dans votre quotidien professionnel à cause de votre handicap ?
L’immobilier est un environnement où il y a beaucoup de clientèle, de relationnel… C’est vraiment compliqué pour moi, car je dois m’adapter aux autres et je lis tout le temps sur les lèvres. Je suis également beaucoup au téléphone, donc il faut vraiment être concentré même si j’ai l’implant. Depuis que mes collègues savent que je suis sourde, ils font très attention. Par exemple, quand j’étais dans le bureau d’à côté, je n’entendais pas les clients qui arrivaient. J’ai eu un aménagement de poste pour acheter une sonnette visuelle. On s’adapte énormément à moi et c’est vraiment agréable à voir.
Pourquoi avoir développé ce projet ?
Lorsque je suis arrivée à l’agence, j’ai proposé à ma responsable d’inviter mon prof de LSF que j’avais eu en licence. Il avait énormément de questions, depuis au moins dix ans. Avec sa femme, ils sont sourds signant donc c’est très compliqué de communiquer avec les professionnels de l’immobilier. À la fin du rendez-vous, ils avaient presque les larmes aux yeux. Avec ma responsable, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Il y a tellement de gens qui n’ont pas de réponse à leurs questions et qui ont besoin d’être accompagnés. Les sourds ont tous besoin de se loger, d’acheter une maison, de vendre, d’investir. J’ai lancé un appel général en expliquant que s’ils avaient besoin de quoi que ce soit, on a une possibilité d’adaptation.
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Selon vous, quelles sont les principales difficultés que rencontrent les personnes sourdes dans l’immobilier ?
Les sourds qui vendent leur maison ne peuvent pas faire de visites s’ils ne parlent pas. La communication entre acquéreur et vendeur est très compliquée. C’est le cas aussi dans la gestion locative, entre le locataire et le bailleur. Il y a également le manque de connaissance et l’accès à l’information, car beaucoup de vidéos explicatives n’ont pas de sous-titres. Ce qui paraît logique aux entendants, ne l’est pas forcément pour les sourds. Parfois, les interprètes ne connaissent pas forcément les termes juridiques et le lexique de l’immobilier en langue des signes. Grâce à moi, ça devient tout de suite plus clair et sans intermédiaire.
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Pourquoi trois modes de communication différents ?
Effectivement, on a trois moyens de s’adapter. Grâce à la langue des signes, on a fait en sorte que ce soit accessible en visio pour les personnes qui n’habitent pas dans la région. Il y a aussi le français écrit, parce qu’il y a des personnes sourdes qui ne signent pas et qui ne parlent pas. À savoir que la syntaxe française et la syntaxe LSF, ce n’est pas du tout la même chose. Il faut savoir comprendre et s’adapter, et une personne entendante peut difficilement déchiffrer cette syntaxe. On peut également s’adapter à l’oral, car parfois les conseillers ne comprennent pas ce que disent les sourds à cause de leur voix. Ils n’arrivent pas à réguler entre grave et aigu, et ils ne s’entendent pas. C’est quelque chose que je peux comprendre et je sais ce qu’ils veulent dire.
Comment imaginez-vous l’évolution de cette initiative ?
J’ai déjà de très beaux retours sur le projet. Il y a eu beaucoup de partages sur Facebook et Instagram. Je suis en train de faire des demandes à des associations pour qu’elles partagent aussi la vidéo. Par la suite j’aimerais ouvrir une formation qui sensibilise les recruteurs, les responsables et directeurs, au handicap et à l’accessibilité. J’ai envie de montrer que ce n’est pas dramatique d’embaucher une personne sourde, ou atteinte d’un autre handicap. Quand on trouve des aménagements, ça peut être top ! Malgré les problèmes de communication, on peut s’adapter et trouver des solutions. Il y a des gens super investis, super motivés, faits pour l’immobilier.
Quel message avez-vous envie de transmettre ?
Aujourd’hui, l’immobilier peut être accessible aux sourds. Si toutes les agences immobilières font un effort, on peut faire quelque chose de grand. J’ai aussi envie de dire aux sourds d’arrêter de se mettre des barrières. Formez-vous, sensibilisez-vous. Si j’y suis arrivée et si j’ai pu avoir accès à cette formation, alors vous pouvez tous le faire.
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