JD Vance face à l'EuropeRéalisation Le Lab Le Diplo

Par Alexandre Raoult

Le retour assumé du réalisme américain

Le discours prononcé par J.D. Vance à l’AmericaFest 2025 ne constitue pas une rupture doctrinale, mais incarne le retour explicite à une tradition ancienne de la politique étrangère américaine : le réalisme stratégique. Derrière une rhétorique identitaire volontairement assumée, il se dégage une conviction centrale de l’administration Trump : une nation qui ne sait plus définir clairement ses intérêts vitaux, ni préserver sa cohésion interne est totalement incapable de projeter sa puissance et encore moins de soutenir durablement des alliances.

Dans ce cadre, la France et le Royaume-Uni ne sont plus perçus comme des piliers fiables du dispositif occidental, mais bien comme des partenaires fragilisés par une idéologisation croissante de leur politique étrangère. Cette dérive apparaît, aujourd’hui comme incompatible avec les exigences de la Realpolitik américaine telle que la conçoit Washington aujourd’hui.

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Le discours de J.D. Vance : Souveraineté, cohésion et efficacité stratégique

Lorsque J.D. Vance rappelle que le christianisme a longtemps constitué le langage moral commun de l’Amérique, il ne plaide pas pour une diplomatie confessionnelle. Il pose un principe fondamental du réalisme : la puissance internationale repose d’abord sur la solidité et la cohérence interne des sociétés. Une nation fragmentée, dirigée par des élites coupées de leur base sociale et absorbées par des abstractions idéologiques, perd mécaniquement sa capacité à défendre ses intérêts concrets.

Vance vise explicitement les élites occidentales qui substituent l’ingénierie morale à la souveraineté populaire. Lorsqu’il critique des dirigeants préférant importer des populations étrangères ou imposer des normes plutôt que convaincre leur propre peuple, il décrit un phénomène que Washington observe avec inquiétude en Europe. Cette dynamique fragilise les États de l’intérieur et transforme la politique étrangère en prolongement de conflits culturels domestiques, au détriment de toute cohérence stratégique.

Pour l’administration Trump, le constat est sans appel : une alliance ne repose pas sur des valeurs proclamées mais bel et bien sur la capacité effective des partenaires à agir, dissuader et assumer des coûts. De ce point de vue, l’Europe occidentale apparaît de plus en plus comme un espace idéologiquement instable et stratégiquement peu fiable.

France et Royaume-Uni : L’idéologie comme facteur d’affaiblissement stratégique

Du point de vue réaliste américain, la France s’est enfermée dans une diplomatie normative où le discours moral tend à se substituer à l’efficacité stratégique. La promotion systématique des droits, de la gouvernance globale, ainsi que d’un multilatéralisme abstrait a produit une inflation rhétorique sans traduction tangible en termes de puissance. Cette posture expose Paris à des contradictions constantes, notamment lorsqu’il s’agit d’assumer des engagements militaires ou de défendre ses intérêts économiques face à des acteurs totalement indifférents à toute morale universaliste.

Le Royaume-Uni quant à lui, peine toujours à définir une trajectoire stratégique cohérente depuis le Brexit. Derrière l’affichage d’un alignement atlantiste, Londres oscille entre activisme idéologique et absence de vision matérielle à long terme. Cette indécision affaiblit sa crédibilité et en fait un partenaire perçu comme imprévisible, plus soucieux de posture politique et morale que de résultats concrets.

Aux yeux de Washington, la France et le Royaume-Uni incarnent ainsi une forme paradoxale de néo-conservatisme européen : moraliste dans le discours, interventionniste dans l’intention, mais incapable d’assumer pleinement les coûts humains, industriels et financiers de la puissance. Cette dissociation entre parole et leur capacité réel constitue un risque stratégique majeur pour les États-Unis.

La grille réaliste : Kissinger, Huntington et Mackinder comme clés de lecture

La pensée de Henry Kissinger reste centrale pour comprendre l’orientation actuelle de Washington. Kissinger n’a cessé de rappeler qu’une politique étrangère guidée par la morale finit inévitablement dans l’instabilité : engagements sans fin, guerres sans objectifs clairs, dilution progressive des priorités stratégiques. L’administration Trump s’inscrit dans cette filiation en subordonnant toute alliance à un calcul rigoureux des intérêts et des bénéfices.

La lecture de Samuel Huntington renforce ce diagnostic. Huntington avait anticipé que les civilisations s’effondrent moins sous la pression extérieure que sous l’effet de leurs divisions internes. L’Europe contemporaine illustre cette intuition par sa fragmentation culturelle, son incapacité à maîtriser ses frontières et la politisation idéologique des débats identitaires. Pour Washington, un allié structurellement divisé devient mécaniquement un facteur de vulnérabilité stratégique.

Enfin, la pensée de Halford Mackinder permet de replacer cette critique dans une géographie globale de la puissance. Le centre de gravité stratégique mondial s’est déplacé vers l’Indo-Pacifique. La rivalité avec la Chine structure désormais l’ensemble de la stratégie américaine. Dans ce contexte, une Europe absorbée par des querelles normatives et des postures morales apparaît périphérique, incapable de contribuer de manière décisive à l’équilibre des puissances.

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Le risque idéologique européen vu de Washington

Pour l’administration Trump, la dérive idéologique européenne entraîne une dilution stratégique préoccupante. L’obsession pour les discours normatifs détourne l’attention des priorités réelles : la compétition systémique avec la Chine, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement critiques, la souveraineté énergétique et la crédibilité de la dissuasion militaire.

Cette orientation affaiblit la capacité des alliés européens à hiérarchiser les menaces et à concentrer leurs ressources sur les enjeux décisifs. Elle contraint également les États-Unis à justifier leurs actions par des arguments moraux, réduisant leur liberté de manœuvre et exposant leur stratégie à des contradictions permanentes. Dans un monde structuré par les rapports de force, cette perte de clarté constitue un handicap majeur.

Le risque nucléaire : Quand la fragilisation interne devient une menace stratégique majeure

Un point implicite, mais central, du raisonnement tenu par J.D. Vance concerne le risque de captation indirecte des capacités nucléaires européennes dans un horizon de moyen terme. L’inquiétude ne porte pas sur un effondrement brutal des États français ou britannique, mais sur une érosion progressive de la souveraineté politique, administrative et sécuritaire dans des sociétés marquées par la fragmentation identitaire, la pénétration de réseaux communautaires transnationaux et l’affaiblissement du contrôle étatique. Dans cette perspective, le danger n’est pas que l’arme nucléaire tombe formellement entre les mains de groupes islamistes, mais que des acteurs proches de cette mouvance accèdent à des postes clés, aux chaînes décisionnelles, aux systèmes de sécurité ou aux écosystèmes industriels sensibles qui entourent la dissuasion.

Du point de vue réaliste américain, une dissuasion nucléaire n’est crédible que si elle repose sur une chaîne de commandement politiquement homogène, idéologiquement stable et culturellement cohésive. Or, la France comme le Royaume-Uni donnent des signaux inverses : politisation extrême des institutions, tabou sur l’infiltration idéologique, aveuglement volontaire face aux risques de loyautés concurrentes. À horizon quinze ans, Washington envisage un scénario où la question ne serait plus seulement celle de la fiabilité stratégique de Paris ou Londres, mais bien celle de la sécurité même de leurs arsenaux nucléaires dans des contextes de tensions internes accrues.

Pour l’administration Trump, ce risque est existentiel. Une prolifération nucléaire indirecte, même sans transfert matériel constituerait alors une rupture stratégique majeure. C’est pourquoi la dérive idéologique européenne n’est pas perçue comme une excentricité politique, mais comme une menace systémique, capable de transformer des alliés nucléarisés en facteurs d’instabilité globale. À ce stade, le problème n’est plus seulement moral, il est sécuritaire.

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Le point aveugle européen

L’erreur stratégique majeure de la France et du Royaume-Uni tient à leur refus d’admettre que les États-Unis ne souhaitent plus assumer le rôle de garant moral de l’ordre occidental. L’administration Trump estime que la survie stratégique américaine passe désormais par la souveraineté nationale, la maîtrise des frontières et la réduction des engagements idéologiques extérieurs.

En persistant dans une diplomatie moralisatrice, Paris et Londres s’éloignent du centre décisionnel américain et s’exposent à une marginalisation progressive. Cette évolution n’est pas idéologique, elle est structurelle.

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Le réalisme comme condition de crédibilité

Le discours de J.D. Vance doit être compris comme un signal sans ambiguïté : les États-Unis reviennent à une politique étrangère fondée sur les intérêts, la puissance et la cohésion nationale. Face à une France et un Royaume-Uni prisonnier de leurs récits idéologiques. L’administration Trump affirme une ligne simple et cohérente : les alliances ne sont pas des communautés de valeurs, mais des instruments de puissance.

Dans l’ordre international qui se dessine, seules les nations capables de raisonner en termes de rapports de force, de coûts et de bénéfices resteront des acteurs centraux. Les autres seront reléguées au rôle de commentateurs moraux d’un monde qu’elles ne maîtrisent plus.

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Alexandre Raoult

Alexandre Raoult est étudiant en master dans une grande école de commerce à La Rochelle. Photographe indépendant et jeune passionné de géopolitique, il s’intéresse également à l’histoire et à la satire politique. Il a intégré l’équipe du Diplomate média
en tant que rédacteur en mars 2025.