Créée en 1998, la Brasserie du Bouffay fait figure de pionnière dans le paysage brassicole du pays nantais. Bien avant l’explosion des bières dites craft (bières élaborées selon une recette traditionnelle et produites par une brasserie dont la production est inférieure à 200 000 hectolitres par an), elle s’est imposée par la constance de son svoir-faire artisanal, une diffusion majoritairement locale et une gamme lisible. Aujourd’hui codirigée par Thomas Lesoin (héritier du projet familial) et Augustin Lombard, la brasserie produit un peu moins de 15 000 hectolitres par an, réalise 3,7 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 15 salariés, dont près de deux tiers sont actionnaires. Un modèle à contre-courant des effets de mode, qui revendique la constance plutôt que la surenchère.

Brasserie du Bouffay

Brasserie du Bouffay DR

Vous avez passé près de quinze ans dans de grands groupes internationaux. À quel moment avez-vous compris que ce modèle ne vous permettait plus de faire votre métier comme vous l’entendiez, et qu’est-ce qui vous a donné envie de basculer vers un projet entrepreneurial ?

J’ai effectivement passé une grande partie de ma carrière dans de grands groupes internationaux de l’agroalimentaire et des biens de grande consommation : Mondelez, Unilever, Mars puis AB InBev. Ce sont des environnements extrêmement formateurs, où l’on apprend la rigueur, le pilotage par les chiffres, la gestion d’équipes importantes et la construction de marques puissantes. Je ne renie absolument rien de ce parcours, il m’a structuré.

Mais progressivement, j’ai ressenti une forme de décalage. Plus on monte dans l’organigramme, plus on s’éloigne du produit, du terrain, des clients. On passe beaucoup de temps à arbitrer, à consolider, à rendre compte, parfois au détriment du sens. J’avais le sentiment de ne plus maîtriser l’ensemble de la chaîne de décision, alors que c’est précisément ce qui m’intéresse dans le métier de dirigeant.

Le basculement s’est fait quand j’ai compris que j’avais envie d’assumer pleinement mes choix : les bons comme les mauvais. L’entrepreneuriat, c’est plus risqué, plus exposé, mais aussi beaucoup plus engageant. On ne peut plus se cacher derrière une organisation ou un process. C’est exigeant, mais profondément stimulant.

Quitter un grand groupe pour rejoindre une PME artisanale n’est jamais neutre. De quoi aviez-vous le plus conscience au moment de ce virage : ce que vous alliez gagner… ou ce que vous alliez perdre ?

Très honnêtement, des deux. J’étais parfaitement conscient de ce que je quittais : un cadre structuré, une forme de sécurité, des moyens importants. Quand on travaille dans un grand groupe, on dispose d’outils, d’équipes, de ressources qui permettent d’aller vite et loin. On sait aussi que certaines décisions ne reposent pas uniquement sur soi.

Mais ce que j’avais surtout en tête, c’était ce que j’allais gagner : une responsabilité globale, une vision à long terme, et la possibilité de construire quelque chose de cohérent. Dans une PME, chaque décision a un impact immédiat. On est obligé d’être pragmatique, d’écouter le terrain, de comprendre finement son marché. Cela correspond beaucoup plus à ma manière de travailler.

Je ne dirais pas que c’est un saut dans le vide, mais plutôt un changement de rapport au risque. On ne l’efface pas, on l’assume. Et paradoxalement, cela rend le quotidien beaucoup plus concret et plus lisible.

Augustin Lombard, codirigeant de la Brasserie du Bouffay

Augustin Lombard, codirigeant de la Brasserie du Bouffay BENJAMIN LACHENAL – IJ

La Brasserie du Bouffay est née en 1998, bien avant la vague des bières artisanales, avec un ancrage territorial fort. Qu’est-ce qui, dans cette histoire et dans ce projet, vous a donné envie de vous engager personnellement ?

Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est l’authenticité du projet. La Brasserie du Bouffay n’a pas été créée pour répondre à une mode. Elle existe depuis 1998, avec une identité artisanale affirmée, une production locale et une vraie reconnaissance sur son territoire. C’est une brasserie qui s’est construite dans le temps, par la constance et la qualité, bien avant que le mot « craft » ne devienne un argument marketing.

Il y avait aussi la dimension humaine et familiale. Le projet a été fondé par Pierre Lesoin, puis repris par son fils Thomas, avec cette volonté de faire évoluer l’entreprise sans la dénaturer. Je ne suis pas arrivé devant une page blanche, mais dans une histoire déjà écrite, avec ses valeurs et ses équilibres. C’est précisément ce qui m’a donné envie de m’engager au-delà d’un simple investissement financier.

Enfin, il y avait le produit. Une gamme lisible, des bières régulières, reconnues, avec un positionnement clair. Pour quelqu’un qui a longtemps travaillé sur des marques, c’est essentiel. On sent immédiatement quand un projet repose sur quelque chose de solide.

Brasserie du Bouffay

Brasserie du Bouffay BENJAMIN LACHENAL – IJ

Vous formez aujourd’hui un tandem avec Thomas Lesoin, fils du fondateur. Comment s’est construite cette gouvernanc