Le Livre de Kells a survécu aux ravages du temps, aux invasions et aux bouleversements politiques, car on lui attribuait une valeur exceptionnelle. Les moines médiévaux anonymes qui œuvrèrent d’innombrables heures durant à sa conception et à la composition de ses illustrations détaillées et parfois fantasques le tenaient sans doute pour un objet particulier. Et pour les moines de Kells qui le gardèrent pendant des siècles, il s’agissait d’un objet destiné à être vénéré.

L’ouvrage date d’un temps où l’Irlande regorgeait de communautés monastiques florissantes et raffinées entretenant des liens forts avec l’Europe continentale et envoyant souvent des moines dans des centres chrétiens du continent, comme Saint-Gall, en Suisse. Mais des menaces se profilaient à l’horizon. À la fin du huitième siècle, les Vikings lancèrent des raids brutaux sur les littoraux britanniques et irlandais, ciblant souvent les monastères car ceux-ci étaient des cibles faciles. Le Livre de Kells lui-même est un témoin matériel de cette violence. Il frôla au moins une fois l’anéantissement : Les Annales d’Ulster, source importante de l’Irlande médiévale, font état du vol du grand livre des Évangiles du monastère de Kells en 1007. Bien que le livre ait été récupéré – sous une motte de terre, semble-t-il, et dépouillé de sa reliure en or –, les chercheurs soupçonnent ses plats d’origine et tous les indices qu’ils recélaient quant à ses origines d’avoir été perdus à jamais à ce moment-là. 

À Kells, nous savons que le manuscrit était traité comme une relique de Colomba d’Iona, saint du sixième siècle qui aurait diffusé le christianisme à travers l’Écosse et le nord de l’Angleterre. En dépit de la vénération dont il faisait l’objet au monastère, les spécialistes s’accordent à dire qu’il n’y fut pas fabriqué. D’une part, les dates ne concordent pas : Kells ne fut fondé qu’en 807 et mit du temps à devenir le type de monastère prospère capable de produire un manuscrit enluminé aussi fin que celui-là. D’autre part, des analyses stylistiques suggèrent que le manuscrit est plus ancien, ainsi que le révèle Rachel Moss, professeure d’art et d’architecture du Moyen Âge au Trinity College de Dublin.

Un candidat fait consensus : un monastère profondément influent et puissant politiquement, situé sur l’île d’Iona, dans les Hébdrides intérieures, et fondé par Colomba lui-même au sixième siècle. Au huitième siècle, Iona faisait partie d’une sphère culturelle englobant la plupart du nord de l’Irlande, ainsi que les Hébrides et l’Argyllshire, dans l’ouest de l’actuelle Écosse, unifiée par un dialecte gaélique et soudée par l’océan environnant. Le monastère de Kells fut fondé par des moines d’Iona et par deux communautés étroitement liées.

Iona était un centre de pouvoir sophistiqué, un avant-poste crucial pour la diffusion du christianisme dans la région. Et il était sans doute capable de produire ce manuscrit : « Nous savons qu’ils avaient un scriptorium là-bas, car il y a d’autres manuscrits que nous pouvons attribuer à ce lieu avec une très grande certitude », révèle Rachel Moss. Une Vie de Saint-Colomba datant du début du huitième siècle, aujourd’hui conservée à Schaffhausen, en Suisse, en constitue un exemple (cet ouvrage contient, fait curieux, la première référence au monstre du Loch Ness).

Selon Rachel Moss, Iona était un « lieu de production artistique », où l’on travaillait le cuir, le verre et le métal. Les moines d’Iona étaient aussi de prolifiques tailleurs de pierre et fabriquèrent des croix de pierre contemporaines du Livre de Kells. L’iconographie de ces croix est importante car comme le Livre de Kells, elles incluent l’imagerie de la Vierge Marie : « Cela est important, car le culte de Marie ne faisait encore que commencer à atteindre le nord-ouest de l’Europe à l’époque. »

Mais le monastère déclina au début du neuvième siècle, en raison de la pression des raids vikings : en 806, soixante-huit moines furent par exemple massacrés au cours d’un unique raid. Les moines commencèrent à transférer des reliques de Kells, mais l’on ignore si le manuscrit en faisait partie.