Ghislaine Mesnage. Le nom de cette femme de 70 ans passés ne dit peut-être pas grand-chose aux Rennais de 2025. Pourtant, elle a été l’un des visages de l’une des grèves les plus emblématiques qu’a connues la capitale bretonne au XXe siècle. Celle des caissières de Mammouth en 1975. Il y a 50 ans tout ronds. « La grande grève », se souvient celle qui était alors déléguée syndicale CFDT de la grande surface du centre Alma, aujourd’hui Carrefour, qui traverse en 2025, hasard du calendrier, une forte zone de turbulences.
« La grande grève », donc. Dix-huit jours d’occupation de la galerie marchande, en pleine rentrée scolaire, du 1er au 18 septembre 1975, pour dénoncer le management « brutal » de la direction. « Cette année-là, un nouveau directeur, Georges Cercellier, a instauré une ambiance de terreur », raconte Hugo Melchior, auteur de l’ouvrage Les caddies de la colère. La grande grève des employé.e.es de l’hypermarché Mammouth Alma (Rennes, 1975), éditions Goater. « Il a multiplié les licenciements, les avertissements et les changements de poste, ajoute Ghislaine Mesnage. Des salariés sont donc venus nous voir pour demander son licenciement. On savait qu’on ne pouvait pas avoir gain de cause alors on a plutôt demandé plus d’avantages pour les salariés. »
Une grève minoritaire, mais à majorité féminine
Et le 1er septembre, la grève est lancée. « Une grève minoritaire, avec 30 grévistes sur les 280 salariés, note Ghislaine Mesnage. Mais avec une majorité de femmes et de caissières comme moi car nous étions essentielles pour que la grève prenne. Sans nous, pas d’achat ». Afin de ne pas faire perdre de salaire à leurs collègues non-grévistes, ils optent pour un mode d’action original. « On a érigé un barrage de caddies devant l’entrée du magasin, accrochés aux grilles. On avait même mis du chewing-gum sur les serrures des caddies », se souvient-elle, amusée. « Quand j’y repense 50 ans après, je trouve ça hallucinant. À partir du moment où on bloquait le magasin, le patron perdait du fric et devait négocier. Et on avait beaucoup informé les clients sur nos revendications, on ne voulait pas se les mettre à dos ».
Le barrage de caddies devant le Mammouth d’Alma. (Photo transmise au Télégramme)« Ghislaine, c’est un ovni »
Pendant trois semaines, c’est un véritable bras de fer que se livrent la direction et les grévistes. « Le lendemain du lancement de la grève, à 6 h, la direction a tenté d’enlever les caddies. On a eu une petite altercation et ensuite, on a décidé de dormir sur place ». Si certains tournent, Ghislaine, elle, dort dans la galerie commerciale toutes les nuits.
« Ghislaine, c’est un ovni dans le paysage », estime Hugo Melchior. Car en 1975, les femmes se faisaient encore rares dans les mouvements sociaux, rares à faire grève. Et encore plus rares parmi les leaders syndicaux. « Quand elle est embauchée, elle est étudiante en psychologie à Rennes 2, alors que ses collègues caissières n’avaient pour la plupart aucun de diplôme ». « J’avais 22 ans et comme je devais repasser des examens, j’avais perdu ma bourse et j’avais pris ce boulot », rembobine-t-elle.
Je levais la main, et toutes les caissières quittaient leur caisse. Les clients partaient sans payer.
Également militante à la Ligue communiste révolutionnaire, rien ne la prédisposait pourtant à un parcours militant. « Je viens d’une famille d’agriculteurs de la Mayenne. Des parents bien de droite, qui votaient De Gaulle et Chirac, et où il n’y avait que le journal agricole. Mais en arrivant à Rennes 2, je me suis mobilisée contre la guerre du Vietnam, puis j’ai rencontré un amoureux à la Ligue, c’est le hasard de la vie ». Et caissière à Mammouth ? « Dans ma tête, dès que j’avais mon examen en psycho, je quittais ce boulot. » Sauf que la grève de 1975 est arrivée. Et a tout changé. « Le syndicalisme m’allait mieux, alors j’ai arrêté la fac. »
La grève, elle, prend fin le 18 septembre. Par la force. « La direction et les agents de maîtrise ont sorti les lances à incendie un matin et ont réussi à nous déloger ». Ghislaine Mesnage fait alors appel aux étudiants de Rennes 2 et à la Ligue révolutionnaire. Qui débarquent à 300 à Alma. « Je voulais qu’on continue la grève, mais les deux autres délégués syndicaux étaient sur une autre ligne et pensaient qu’il fallait savoir arrêter une grève. Ils ont eu gain de cause. »
« La grève, un moment fondateur pour les femmes »
Pour reprendre le chemin de leurs caisses, Ghislaine Mesnage et les grévistes obtiennent la suppression des avertissements, la réintégration d’un salarié renvoyé et dix minutes de battement au moment du pointage de prise de poste. Mais pour elles, l’essentiel était ailleurs. « La grève a été un moment fondateur pour moi et pour les femmes. Pour la plupart, c’était la première fois qu’on faisait grève ».
Cette grève de 75 a ainsi eu un rôle émancipateur pour certaines de ces employées. « Certaines ont subi des pressions. Lors de cette grève, beaucoup de maris emmenaient leur femme à la porte du magasin et qui attendaient qu’elles rentrent travailler. Et certaines faisaient grève le jour, mais rentraient le soir car il fallait s’occuper des gosses et les maris ne voulaient pas qu’elles dorment dehors ». Cette grève a donc été « un moment de respiration pour beaucoup de femmes. Ça a été l’occasion de parler de leurs problèmes personnels car elles n’avaient aucun autre espace pour ça. »
« Pas limitées à faire des sandwichs »
« Ghislaine a eu un rôle d’exemple pour ces femmes. Elle a fait en sorte que, pendant la grève, ce ne soient pas toujours aux femmes de s’occuper des corvées, ajoute Hugo Melchior. Elle a œuvré pour que les femmes ne soient pas limitées à faire des sandwichs. » Après la grève, ces liens ont perduré. « On se retrouvait souvent au resto ou chez moi. Et on a pu faire d’autres débrayages. Je levais la main, et toutes les caissières quittaient leur caisse. Les clients partaient sans payer ».
L’histoire entre Ghislaine Mesnage et Mammouth, devenu en 1981 Carrefour, prend fin en 1986. « Je commençais à tourner en rond ». Au boulot ? Sans doute, mais surtout dans le combat syndical. « A Carrefour, ils s’en fichaient si le magasin de Rennes faisait grève. Alors je suis rentré à l’Ipag (Institut de préparation à l’administration générale) et je suis devenue intendante en collèges. J’ai terminé au collège de la Binquenais, je m’y plaisais bien. » La raison est toute simple. « C’était un établissement Zep (Zone d’éducation prioritaire), je travaillais beaucoup avec l’assistante sociale. Avec moi, un enfant qui ne pouvait pas payer la cantine n’a jamais été mis dehors, on lui trouvait toujours une solution ». Une autre forme de militantisme.