Alors que les agriculteurs français sont actuellement au cœur d’une actualité brûlante, Thomas Combezou, ancien castrais (champion de France en 2018) nous partage sa nouvelle vie : il a repris avec son frère l’exploitation bovine familiale, en Corrèze. Et conserve ainsi une certaine adrénaline à travers les concours.

« Notre star actuelle, c’est Salopette. » C’est bien sûr avec un immense sourire que Thomas Combezou évoque l’une de ses vaches, lui qui est devenu agriculteur depuis la fin de sa carrière en 2023. La fameuse Salopette a été sélectionnée pour « monter à Paris deux ans d’affilée », comme le dit l’ancien trois-quarts centre. C’est-à-dire au Salon de l’Agriculture, rendez-vous prestigieux et incontournable du milieu chaque année. « C’est un truc assez dingue, reprend-il. Il y a un rassemblement monumental d’animaux. C’est la grosse vitrine des différents élevages, que ce soit la Montbéliarde, la Charolaise, la Simmentale ou la Limousine pour nous. Ce sont de vrais moments de partage. Tu viens montrer ce qui se fait de mieux dans ton domaine, tu exposes tes animaux, tu traverses la foule… Les gens ne se rendent peut-être pas compte, mais pouvoir montrer au monde entier tout le travail qui est fait par les exploitants agricoles dans un événement aussi médiatisé, c’est extraordinaire. »

L’exploitation existe depuis au moins quarante ans. Nos grands-parents, à l’époque, avaient une dizaine de vaches.

Et ce n’est donc plus lui qui est au centre du terrain et de l’attention. « Honnêtement, j’ai toujours été quelqu’un de plutôt discret, dit-il. Aujourd’hui, cela me va très bien que la lumière soit mise sur l’animal ou sur des gens autour de moi. Je ne le regrette pas, parce que je me sens bien dans ma vie. » Laquelle lui a ainsi offert un sacré virage voilà deux ans, pour le ramener dans cette Corrèze dont il est originaire : « Je suis désormais agriculteur en vache allaitante, sur le secteur de Lamazière-Basse, entre Neuvic et Égletons, en Haute-Corrèze. Je suis à la tête d’un cheptel de 160 à 170 mères. Quand tu ajoutes les veaux, les génisses, ça fait un peu de monde ! On fait de l’engraissement et de la reproduction. Nous sommes inscrits au livre généalogique de la Limousine. » Le champion de France 2018 avec le Castres olympique a, en quelque sorte, perpétué la tradition familiale. « L’exploitation existe depuis au moins quarante ans. Nos grands-parents, à l’époque, avaient une dizaine de vaches. Puis, nos parents l’ont reprise et l’ont beaucoup développée. Mon frère Julien, qui est aussi installé depuis une vingtaine d’années, a continué avec eux et a contribué à l’évolution de l’exploitation. En fait, mon père avait deux activités : policier la nuit et exploitant agricole la journée. Il dormait peu. Il est parti à la retraite et j’ai donc pris sa place. » Même si Thomas Combezou n’était pas nécessairement destiné à cette reconversion : « Je ne savais pas forcément que je basculerais sur ce secteur. Cela m’a toujours plu, c’est une certitude. Mais je m’étais mis pas mal de diplômes de côté (sourire). J’avais passé le concours de police, que je n’avais pas pu conserver car j’avais prolongé mon contrat. J’avais aussi passé le bac pro agricole en 2014, au cas où je finisse par m’installer… J’ai également le DE (diplôme d’État, N.D.L.R.) d’entraîneur. J’avais quelques cordes à mon arc, parce que je voulais avoir une porte de sortie après le rugby et ne pas me retrouver comme certains à se chercher, à ne pas avoir de solution. »

Le rugby professionnel ? « C’est terminé »

Mais alors, quel fut le déclic après avoir raccroché les crampons ? Comme souvent, le cœur a ses raisons : « Ce sont des faits et des choix de vie… Je me suis séparé de ma compagne, parce qu’on n’avait pas les mêmes ambitions ou la même façon de voir les choses. Et cette remise en question m’a amené à vouloir me rapprocher de mes enfants qui vivent à Brive avec leur maman. Le plus simple, pour être auprès d’eux, était de revenir sur l’exploitation familiale et d’avoir une activité qui me convenait. » Laquelle l’a évidemment éloigné du rugby. Même s’il garde un lien, là encore familial : « Je chapeaute un peu l’école de rugby d’Égletons, sur le côté sportif, à une dizaine de kilomètres de chez moi. Mon meilleur ami y était, mais c’était surtout pour mes enfants. Mon beau-fils était déjà au club, ma fille et mon fils y sont aussi. Quand je les ai avec moi, je peux les entraîner. Cela me permet de garder un pied dans ce sport, avec du recul. J’ai envie de donner aux petits le goût du rugby, aussi de partager mon expérience de rugbyman. Après avoir connu le haut niveau, c’est en se retrouvant dans un club amateur qu’on se rend compte combien la formation d’éducateur est importante. »

Tout ce que je fais, c’est pour avoir une visibilité sur trois, quatre ou cinq ans. C’est comme ça qu’on construit notre avenir et notre cheptel.

Et pourrait-il un jour replonger dans le milieu professionnel, lui qui possède les diplômes pour intégrer un staff ? « Non, c’est terminé, c’est derrière moi. Tu peux très bien gagner ta vie, c’est vrai. Mais repartir sur le stress, la recherche de performance, la remise en cause, le possible licenciement, l’obligation de bouger à droite et à gauche, de ne pas être à la maison, de ne pas profiter de ses enfants, de ne pas avoir de stabilité… J’ai connu cette stabilité à Castres pendant plus de neuf ans, mais tout le monde ne s’appelle pas Castres. Maintenant, je me suis inscrit dans le projet de l’exploitation. » Et il s’y épanouit, justement. « Je suis beaucoup moins stressé que j’ai pu l’être. Quand tu es rugbyman professionnel, tu te poses toujours des questions pour savoir comment le week-end va se passer. Une, deux ou trois performances ratées, et tu peux perdre la confiance du coach, te retrouver dans une mauvaise posture pour les années qui suivent. Aujourd’hui, je travaille simplement. La notion de performance, elle se construit beaucoup plus sur le temps. Tout ce que je fais, c’est pour avoir une visibilité sur trois, quatre ou cinq ans. C’est comme ça qu’on construit notre avenir et notre cheptel. »

« Ne t’inquiète pas, j’ai joué au Stade de France… »

Si ses journées sont bien remplies, entre le fait de nourrir et surveiller les bêtes, d’entretenir les parcelles ou de préparer les saisons suivantes, Thomas Combezou n’a tout à fait perdu son esprit de compétiteur. L’adrénaline des terrains et la quête de titres, il les retrouve à travers les concours que ses parents avaient abandonnés il y a quelque temps. « On les a repris avec mon frère il y a environ cinq ans. Là aussi, mon vécu du rugby de haut niveau m’aide à relativiser. Moi, j’ai toujours adoré cette appréhension positive avant les matchs. Aujourd’hui, n’est pas parce qu’on connaît une contre-performance que je vais m’écrouler. On ne joue pas notre vie. Mais on a eu la chance de faire de bons résultats ces dernières années. Au concours départemental à Brive, au concours national où on a bien tourné avec deux taureaux qui finissent premier et deuxième dans la même section. Cela donne une visibilité et aussi une occasion d’échanger avec une population qui n’y connaît pas grand-chose au milieu agricole. » Sans oublier la présence de Salopette, au Salon d’Agriculture donc… Là où certains le reconnaissent parfois. « Quand on est aligné avec les animaux en présentation, il m’arrive d’avoir quelques questions. Les gens cherchent à savoir comment j’en suis arrivé là. Mais ce sont des discussions très sympathiques. Sur un concours, on m’a aussi fait la blague : « Allez, n’aie pas trop la pression. » J’ai répondu : « Ne t’inquiète pas, j’ai joué au Stade de France, j’ai fait des finales. » ça, c’était vraiment de la pression. »

« Je comprends la colère générale » : Combezou partage le sentiment des agriculteurs

Les agriculteurs sont mobilisés en France depuis plusieurs semaines, notamment contre les décisions gouvernementales et l’abattage massif des bovins en cas de dermatose nodulaire. Une révolte que partage Thomas Combezou : « On n’a pas de visibilité sur l’avenir. Chaque décision prise peut mettre en péril les exploitations. Des années de travail, de génération en génération, peuvent être éteintes par un petit moucheron. Ce qui arrive aujourd’hui est terrible, il faut s’en rendre compte. Les agriculteurs ont des questionnements et il faut y répondre. En parlant avec mes parents, on se dit : « Si la dermatose modulaire devait arriver ici, ce serait une catastrophe pour nous, et pour tous les exploitants autour. » Je comprends la colère générale, parce qu’il y a toujours un sujet sur lequel on n’écoute pas les gens sur le terrain. On a l’impression que des décisions sont prises par des personnes en costard-cravate, qui n’ont aucun recul et qui ne se sont jamais déplacées sur une exploitation. » Lui réclame des solutions : « L’abattage total de certains troupeaux, c’est violent. La question, c’est d’essayer de vacciner le plus rapidement possible par rapport à la dermatose modulaire. Ce n’est que mon avis, et je ne dis pas que j’ai raison sur tout. Mais on doit tout faire pour enrayer au maximum la contagion. En fait, il faut des décisions qui aillent dans le sens des agriculteurs. Il y a de moins en moins d’exploitations, de moins en moins d’animaux. Les accords sur le Mercosur ne vont pas dans le sens de l’agriculture française. On ne doit pas la faire mourir car, à mes yeux, l’agriculture française, c’est le peuple français. On doit faire bloc tous ensemble. Moi, je sais qu’on a une exploitation qui tient la route, une cinquantaine de génisses actuellement qui sont en pâturage, qui rentrent et qui sortent. Si tu les appelles, elles viennent, elles se font caresser. Ce ne sont pas des animaux en batterie, qui sont parqués et engraissés à bloc… ça, ça n’a rien à avoir avec l’agriculture française. Chez nous, ça bosse bien. Je crois qu’on possède une des meilleures agricultures du monde, et il faut la valoriser. » J. Fa.