Photographe et vidéaste animalier aveyronnais, Théo Bonnefous parcourt, depuis cinq ans, le sud du Massif central à l’affût d’une faune souvent invisible. Avec « Les chemins du silence », son premier livre, il fige sur le papier ces instants de patience avec un regard engagé sur l’érosion de la biodiversité dans nos campagnes.
Après des années à partager vos rencontres sauvages sur les réseaux sociaux, notamment en vidéo, pourquoi avoir ressenti le besoin de fixer ces instants sur le papier avec « Les chemins du silence » ?
Cela fait cinq ans que je réalise de la photo animalière mais surtout beaucoup de vidéos. 80 % de mes clichés, ce sont des vidéos. Mais c’était l’occasion, justement, d’exploiter mes photos autour d’un projet concret et de mettre en avant le territoire. J’essaie de montrer qu’il n’y a pas besoin de partir à l’autre bout du monde pour s’émerveiller devant la nature. Si je peux utiliser mon travail pour essayer de sensibiliser le grand public et un maximum de gens là-dessus, c’est l’occasion. Ce livre, c’était un objectif depuis quelques années et, quelque part, c’est la concrétisation de mon travail.
Pourquoi est-il si important pour vous de mettre en avant des espèces locales, plutôt que celles à l’autre bout du monde ?
Justement parce que le grand public ne se rend pas forcément compte qu’il y a des espèces qui sont incroyables juste devant chez nous. Il y a des espèces qui sont nocturnes comme la jeunette ou les loutres, qu’on va très peu croiser. D’ailleurs, 99 % des gens n’en croiseront jamais dans leur vie s’ils ne vont pas les chercher. Pareil pour le faucon pèlerin, le hibou grand-duc, ce sont des espèces qui vivent proche de nos campagnes, mais que les gens ne connaissent pas forcément, donc j’essaie de les mettre en avant comme je peux. J’aimerais sensibiliser le grand public à la conservation de ces espèces en ne leur montrant pas que le beau non plus.
Sur quels territoires avez-vous principalement travaillé pour ce livre ?
Beaucoup sur l’Aubrac, même s’il y a également des photos prises dans les gorges du Tarn, parce qu’on a la chance d’être dans une région qui est très diversifiée en termes de milieux naturels. Par exemple, les vautours, on les trouve dans les gorges du Tarn et de la Jonte, et sur l’Aubrac, des bécassines des marais. Ce sont des espèces qui sont totalement différentes, et c’est ce qui est super intéressant chez nous.
Comment avez-vous sélectionné les images parmi des milliers d’heures d’affûts ?
Ce n’était pas facile. J’ai essayé de trier. Le livre, il raconte une histoire, il raconte, enfin, une histoire. C’est grandement dit, mais c’est un petit peu l’histoire du silence de l’affût. Ce silence, c’est également la perte de la biodiversité, son érosion et les campagnes qui deviennent silencieuses. Avec les oiseaux qui disparaissent, et plein d’espèces que la plupart des gens ne connaissent pas, mais qui disparaissent de nos campagnes.
Comment décririez-vous votre « patte » artistique ?
Chacun a un regard photographique un peu différent. Les images préférées, ce sont celles où il y a un paysage avec l’animal qui est un petit peu caché dedans, comme ça, on voit l’animal mais aussi son habitat. Même si ce n’est pas ce qui plaît le plus. Ce que les gens aiment beaucoup, ce sont les portraits très recadrés. Mais une photo un petit peu lointaine où il y a un animal qui traverse la prairie, je trouve ça beaucoup plus poétique.
L’affût peut durer des heures, parfois dans des conditions extrêmes. Quelle est la rencontre la plus marquante que vous avez réalisée ?
Ce sont les rencontres avec les loups qui m’ont le plus marqué mais il n’y en a pas dans le livre parce que, pour l’instant, je n’ai jamais eu la chance d’en rencontrer en Aveyron ou en Lozère. Mais c’est vraiment l’animal qui me fait le plus vibrer. Quand je fais une photo de loup, j’en tremble, je rate tout. Mais pour les images du livre, je ressens beaucoup d’émotions avec les cerfs pendant le brame. Je passe à chaque fois un mois, matin et soi, r avec eux de la mi-septembre à mi-octobre. C’est une espèce que j’aime vraiment beaucoup et c’est une période immanquable.
Et celle qui a testé vos limites ?
L’espèce la plus compliquée à photographier et à filmer, c’est le hibou grand duc. La seule photo qu’il y a dans le livre, c’est 30 ou 40 soirées d’affût pendant l’hiver. Un mois complet pour une image. Quand j’y pars, je suis sûr à 90 % que je ne vais rien voir mais j’y vais et puis un soir ça fonctionne.
Quels sont vos engagements et quel regard portez-vous sur la situation de la biodiversité dans nos campagnes françaises aujourd’hui ?
On me reproche souvent de ne pas être assez engagé sur les réseaux sociaux mais « Les chemins de silence », c’est un livre engagé. J’y raconte vraiment ma vie, mon ressenti, mon rapport avec la nature. Avec l’intensification de l’agriculture en grande partie, il y a une perte de la biodiversité qui est conséquente partout en France et en Europe. On ne s’en rend pas compte mais il y a des endroits où c’est tout plat, il n’y a pas une haie, il n’y a pas de vie. On a la chance d’avoir en Aveyron des bocages qui permettent à quelques espèces de subsister. Il y en a quand même qui disparaissent comme la pie-grièche grise sur le plateau de l’Aubrac. C’est une espèce endémique des tourbières d’altitude et il ne reste qu’une dizaine de couples sur le plateau alors qu’il y en avait beaucoup plus il y a 50 ans. Et ça, c’est directement lié au réchauffement climatique, à la disparition des insectes, à pleins de facteurs.