« Jusqu’à 30 ans, j’étais une merde, en état d’impuissance totale et, petit à petit, avec un crayon à la main, j’ai réussi à sortir la tête de l’eau. » Ainsi parlait de lui Jean Capdeville. Le peintre cérétan, incontournable du XXe siècle et du tournant du XXIe siècle, se confie comme rarement dans des dialogues avec Michel Pinell, glanés tout au long d’une relation d’amitié née en 1993, refermée en juillet 2011, trois jours avant le décès de l’artiste cérétan.
Michel Pinell, banquier, amateur d’art, ancien adjoint à la culture à la ville de Perpignan, sera un fidèle de Capdeville jusqu’à son dernier souffle. Ni biographie, ni catalogue, son livre, sobrement intitulé « Dialogues avec Jean », pourrait être une confession, « encore que Jean gardait ses mystères et ne dévoilait que ce qu’il voulait laisser comme souvenir ». Les enregistrements de leurs conversations, surtout téléphoniques, « à croire que son atelier était dévolu à montrer, alors qu’il réservait le dire au téléphone », restent un hommage. En V.O.
Jean Capdeville y livre quelques clés, pas toutes. La mort de son père à la guerre, en 1918, quelques mois après sa naissance. « Je ne l’ai pas connu. » Sa mère portera son deuil jusqu’au bout. « Ma mère a toujours été enfermée dans le noir. » Il adoptera cette couleur à partir des années 70 pour lui rendre hommage. « C’est le noir, la couleur, depuis plus de 30 ans, à travers laquelle je me débats. » Pas de confusion, le noir mat « pas le noir brillant de Soulages ». Sa mère qu’il calque même sur certaines toiles. Ce noir qu’il voulait « alléger », surligné de croix ou de mailles. « Le rendre le plus vivant possible, c’est mon affaire. »
Il dévoile aussi des sites qui étaient son univers, à l’image du Mas Favol, son refuge estival, consacré d’abord à la couleur ou ses « Mathilde », devenues « Coucous ». « Certains dansent comme des fous, avec leur boa autour du cou. Ils sont plus élégants que moi. »
Je n’ai jamais cherché à exposer. Ça ne m’intéressait pas
Tout au long de ces dialogues, plutôt monologues d’ailleurs, Jean Capdeville reste tout à sa « grande affaire », la peinture. Son unique luxe. « J’ai vécu avec peu, j’aurais très bien pu vivre avec moins. Avec beaucoup moins. C’est mon luxe ça. » À l’image de l’ambiance monacale de son domicile de la rue Saint-Ferréol, lui qui peignait tous les matins. À l’image également de sa liaison avec la célèbre galerie parisienne Maeght. Il y côtoie Braque, Chagall, Kandinsky ou Miro. Revendique l’influence de Pierre Tal Coat. Sans s’y noyer. « J’ai été assez gâté d’entrer chez Maeght. Mais, je n’ai jamais voulu rester à Paris. Il fallait que je revienne. »
Il n’oublie pas de saluer Pierre Brune, « décisif » dans son parcours ; ni Albert Camus, « Camus, c’est un mythe » ; tout comme la philosophe Simone Weill. Et rappelle son allergie aux expositions, « Je n’ai jamais cherché à exposer. Ça ne m’intéressait pas »… Ces dialogues deviennent silence, trois jours avant le décès du peintre, en juillet 2011.
« C’est difficile de parler de lui car il n’y tenait pas », résume si bien Joséphine Matamoros, conservatrice honoraire du Musée d’art moderne de Céret. « Jean a vécu comme il le souhaitait, c’était un grand artiste. Son œuvre est là pour le prouver. » Comme ces dialogues intimes.
« Dialogues avec Jean », par Michel Pinell, chez Cajelice ou Torcatis à Perpignan, au Cheval dans l’Arbre à Céret.