Le virus de la grippe aviaire circule à un niveau inédit en France. Au moins 3 millions de canards, dindes et autres volatiles d’élevage ont été abattus ces trois derniers mois, selon les calculs de Mediapart, ceci dans le cadre de la stratégie de lutte contre la grippe aviaire. Depuis le 22 octobre 2025, la France est en effet placée en risque « élevé » pour l’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP).
Aux États-Unis, le virus a touché plus de 180 millions d’oiseaux et s’est propagé à plus de 1 000 troupeaux laitiers. Il a infecté au moins 70 personnes.
Mieux connu sous le nom de H5N1, ce virus a déjà infecté l’humain. L’OMS a enregistré 990 cas de grippe aviaire entre 2003 et 2025 dans 25 pays, et 445 personnes en sont décédées, soit un taux de mortalité de près de 50 %.
Mais pour le moment, aucun cas de transmission interhumaine (d’une personne à l’autre) n’a été enregistré.
La version « humanisée » du H5N1, une réelle menace pandémique
Mais alors, pourquoi cette réactivité des autorités sanitaires pour un virus qui ne concerne que très peu les humains ? Parce que depuis plusieurs années, les scientifiques estiment que celui-ci pourrait, s’il devient « adapté » à notre espèce et potentiellement transmissible, déclencher une crise sanitaire mondiale. Or, la multiplication des foyers dans les élevages et la circulation du virus notamment chez les mammifères augmentent la probabilité d’une adaptation à Homo sapiens.
Les autorités surveillent donc de très près le H5N1 afin de détecter tout changement qui pourrait faciliter sa propagation.
C’est dans le cadre de la préparation à une éventuelle épidémie que des chercheurs indiens de l’université Ashoka (État de l’Haryana) ont utilisé une modélisation basée sur des données réelles pour simuler comment une épidémie de H5N1 pourrait, dans la vie réelle, se propager chez les humains.
Ils ont utilisé pour cela une plateforme de simulation open source initialement conçue pour la modélisation du Covid 19, mais suffisamment polyvalente pour étudier d’autres maladies. Objectif : déterminer quelles interventions précoces devraient être mises en place pour limiter la propagation de la grippe aviaire dans la population humaine.
Une fenêtre d’action ultra-réduite
Publiés dans la revue BMC Public Health, les résultats montrent que la marge de manœuvre pour agir avant qu’une épidémie ne devienne incontrôlable peut être très réduite.
Les auteurs montrent d’abord que la pandémie de grippe aviaire commencerait discrètement : un seul oiseau infecté transmettrait le virus à un être humain vivant en contact étroit avec des volailles, très probablement un agriculteur, un employé de marché ou une personne ayant à les manipuler dans son quotidien. À partir de là, le danger ne résiderait pas dans cette première infection, mais dans ce qui se passe ensuite : une transmission interhumaine soutenue.
Les chercheurs estiment en effet qu’une fois que le nombre de cas humains dépasse 2 à 10, la maladie est susceptible de se propager au-delà des contacts primaires et secondaires – les contacts primaires représentant les personnes (membres du foyer, soignants, collègues proches…) ayant eu un contact direct et étroit avec une personne infectée, et les contacts secondaires ceux qui n’ont pas rencontré la personne infectée, mais qui ont été en contact étroit avec un contact primaire.
Mettre en quarantaine… très rapidement
Selon la conclusion de l’étude, si les ménages des contacts primaires sont mis en quarantaine dès que deux cas sont détectés, l’épidémie peut presque certainement être contenue. Mais si on attend que 10 cas soient identifiés, il est probablement trop tard ! Le risque que l’infection se soit déjà propagée à l’ensemble de la population devient très important, et toute intervention précoce ne peut plus rien changer à l’évolution de l’épidémie.
Pour tester leur hypothèse, ils ont choisi comme modèle un village de la région avicole du district de Namakkal, dans le Tamil Nadu, qui compte plus de 1 600 élevages de volailles et environ 70 millions de poulets. Les scientifiques ont généré par informatique une « communauté synthétique », c’est-à-dire une ville de près de 10 000 habitants, avec des maisons, des marchés, des écoles, des lieux de travail divers…
Le virus apparait dans un lieu de travail (une ferme de taille moyenne ou un marché), se propage d’abord aux personnes qui s’y trouvent (contacts primaires), puis se transmet à d’autres personnes (contacts secondaires) avec lesquelles elles interagissent à la maison, à l’école, sur d’autres lieux de travail, etc. Les chercheurs ont modélisé une gamme de vitesses de transmission plausibles. Ils ont ensuite testé ce qui se passe lorsque différentes interventions – abattage des oiseaux, mise en quarantaine des contacts étroits et vaccination ciblée – sont mises en œuvre.
Déterminer le bon timing
Les résultats de ce test sur communauté synthétique montrent très clairement que :
- l’abattage des oiseaux est efficace pour réduire les risques de propagation uniquement s’il est fait avant que le virus n’infecte un humain ;
- l’isolement des personnes infectées et la mise en quarantaine des ménages peuvent arrêter le virus seulement au stade secondaire ;
- quand des infections tertiaires (amis d’amis des contacts primaires) apparaissent, l’épidémie devient incontrôlable… sauf un confinement de la population dans son ensemble est mise en place.
La question du bon timing apparait d’autant plus critique que si une quarantaine est mise en place trop tôt, les familles sont maintenues plus longtemps ensemble ce qui augmente le risque que les personnes infectées transmettent le virus à leurs proches, mais si elle est mise en place trop tard, elle ne peut plus endiguer la propagation.
Cette simulation est donc un bon outil pour se préparer à agir au bon moment, même si elle présente certaines limites. Elle ne prend en effet pas en compte le scénario dans lequel il y aurait des épidémies simultanées d’oiseaux migrateurs et de volailles d’élevages, celui où les travailleurs utiliseraient des masques en cas de morts suspectes d’oiseaux ou encore celui où le virus H5N1 aurait une transmission peu efficace.
De meilleures connaissances, mais de nombreuses inconnues
Quoi qu’il en soit, pour les auteurs, l’épidémie que pourrait provoquer la grippe aviaire ressemblerait moins à celle du Covid 19 qu’à la grippe porcine de 2009. Et il est clair que nous sommes aujourd’hui mieux préparés à une pandémie qu’à cette époque, puisque l’on dispose d’antiviraux et de vaccins candidats qui pourraient être rapidement déployés.
Il existe cependant un risque non négligeable : celui que le virus H5N1, en s’implantant chez l’humain, se recombine avec des souches existantes, telles que celles de la grippe saisonnière, ce qui pourrait entraîner l’apparition d’épidémies hivernales imprévisibles… et plus difficiles à contenir.
Reste que savoir le plus précisément possible comment réagir dès les premières heures d’une épidémie est précieux pour les autorités. Espérons que les chercheurs auront fini de peaufiner leur modèle si le virus venait à faire un saut vers l’humain, car malheureusement, ce scénario est loin d’être improbable…