QUAND T’ES DANS LE DÉSERT ! (5/9) – Après des succès, des triomphes et quelques polémiques, Michel Sardou disparaît des écrans radar à la fin des années 1970. Pour mieux revenir…
Les traversées du désert arrivent souvent quand on s’y attend le moins. Prenez Michel Sardou. Dans les années 1970, celui qui règne sur la variété française connaît une zone de turbulence. En 1976, son album « La Vieille » a suscité bon nombre de polémiques, souvent injustes et disproportionnées. Sa chanson « Je suis pour », écrite en rebond de l’affaire Patrick Henry, est jugée pro-peine de mort. « Le Temps des colonies », morceau ironique à écouter au deuxième degré, met en scène un Sardou moqueur d’anciens colons regrettant une époque révolue. Des comités anti-Sardou se montent, ses concerts sont menacés, une alerte à la bombe est déclenchée à Bruxelles. L’artiste est marqué mais le succès reste au rendez-vous : plus d’un million d’exemplaires sont vendus.
L’année suivante, « le barde populaire » sort un nouvel opus beaucoup plus consensuel, « La java de Broadway ». « S’il y a des mots qui t’ont fait pleurer et d’autres qui t’ont révolté… » Comment les fans vont-ils recevoir l’album après des semaines de critiques ? Très bien, merci : encore un million de disques vendus. Sardou demeure le patron. Bis repetita avec « Je vole », un an plus tard. Le désert n’est même pas un bac à sable.
La suite après cette publicité
Lassitude
Pourtant, quelque chose s’est cassé chez Sardou. Son père est mort en 1976. De la lassitude s’est installée pour cet enfant de la balle qui n’arrête pas depuis dix ans : séances d’écriture avec ses co-auteurs, sorties d’album, promo chez les Carpentier et tournées interminables. Il faut se justifier sans cesse : le « Je » de Sardou est un personnage qu’il aime utiliser dans ses titres. « Je ne suis pas toujours ce que j’écris. Je ne suis pas l’homme de mes chansons, voilà », évoquera-t-il dans « Salut », en 1997.
La suite après cette publicité
En 1979, après une petite brouille avec Pierre Delanoë, son parolier fétiche, il écrit tous les titres de « Verdun », un album très réussi avec des chansons profondes (« Je ne suis pas mort, je dors », le morceau préféré de François Mitterrand), légères (« L’Anatole »), prophétiques (« Méfions-nous des fourmis »), ironiques (« Ils ont le pétrole, mais c’est tout ») ou drôles (« X-Ray »). Cependant, le succès, pour une fois, n’est pas totalement au rendez-vous. Moins de 700 000 exemplaires.
« Je crois être plutôt costaud »
En 1980, Sardou s’éclipse de l’écriture. Il confie tous les textes aux deux Pierre, Delanoë et Billon. Il ne co-signe que l’insipide « Génération Loving you ». « Victoria » est également un très bon opus qualitativement, mais ne contient aucun tube, ni même un succès. Moins de 500 000 exemplaires, son pire score pour un album depuis 1973. Il faut dire que le chanteur assure très peu de promotion. On s’inquiète. « Qu’est-il arrivé à Michel Sardou ?, s’interroge Philippe Labro dans Paris-Match en 1980. On le cherchait partout, il n’était nulle part. Galas, tournées annulés. Séances d’enregistrement reportées à plus tard. Plus de photos, plus de télévision, plus d’interviews. Rien. Le silence et l’éloignement et, par conséquent, la rumeur, propagée de salles de rédaction en couloirs de stations de radio selon laquelle « il va mourir. Il a un cancer difficile à soigner. Il est fichu, on ne sait pas où il est ni ce qu’il devient ». »
La suite après cette publicité
La suite après cette publicité
Paris Match interroge à cette époque Sardou. « Je n’ai jamais eu de déprime, de dépression, ni nerveuse, ni physique. Je crois être plutôt costaud. Tout allait bien, c’était en mars dernier, j’étais dans ma loge, juste avant un gala à Boulogne-sur-Mer, assis dans une sorte de siège « relax ». À un moment donné : j’ai voulu me redresser pour me lever, et je n’ai pas pu tenir sur mes jambes. Je suis parti en avant. C’était une sensation bizarre, jamais éprouvée jusque-là. J’ai tout de même voulu aller sur scène. Mais là, même chose. J’avais très mal dans les jambes, dans le dos, tout ce que je faisais était un effort. » Puis il poursuit : « J’étais dans un brouillard. Pas concerné du tout. Je faisais les gestes habituels mais il n’y avait plus de désir ni de plaisir dans ce que je faisais. Or, si un chanteur ne désire pas chanter et s’il n’éprouve pas du plaisir à satisfaire ce désir, il est fini. » Dans cet entretien, Sardou explique avoir tout plaqué pour la Floride pour se reconstruire et partir de zéro. « Pour être seul, et s’absorber dans des victoires ou des défaites qui ne comptent que pour soi… Ça a duré un bon mois, une vraie oxygénation. » En vérité, Sardou suspecte un cancer du sang révélé par des premières analyses alarmantes. Heureusement, rien de tout ça. Il s’agit juste d’un coup de fatigue.
Le miracle du Connemara
Rassuré sur son état de santé, redynamisé par un léger régime et requinqué par l’air américain, Sardou repart à l’attaque. Mais un chanteur qui enchaîne deux semi-échecs n’est-il pas fini ? À cette époque, la variété est un far-west où chaque faiblesse ou contre-performance peut vous éloigner du show-business. Michel Delpech ne s’est jamais remis de son coup de mou ; Gérard Lenorman n’a pas réussi à passer les années 1980 ; même Joe Dassin… Il joue gros. Michel Sardou retrouve Pierre Delanoë et Pierre Billon dans la maison de campagne de Jacques Revaux. Ils vont travailler à un nouvel album. L’une des premières chansons est un miracle : le synthétiseur de Revaux a pris le chaud et fait le son d’une cornemuse. « Les Lacs du Connemara » est née sans qu’aucun des participants ne soit allé en Irlande. L’équipe va acheter un guide touristique et composer le texte de la chanson la plus emblématique du chanteur. On traverse Galway, le Ring of Kerry pour arriver aux lacs. Le mariage irlandais de 1981 s’écoule à plus d’un million d’exemplaires. Un triomphe commercial, touristique et générationnel. L’album (qui comporte aussi « Être une femme » et « Je viens du sud ») devient aussi millionnaire. Sardou redevient le boss.
Les années 1980 seront un triomphe continu pour l’artiste, chaque album comportant son lot de tubes. Il remplit toutes les salles de France. Il récidive dans la décennie 1990 avec un nouvel opus millionnaire (« Salut », la dernière collaboration avec Revaux), tout comme en 2004 avec « Du plaisir » qui comporte son ultime énorme succès : « La rivière de notre enfance. » La déprime et l’inquiétude de 1979-1980 sont très loin. Mais du désert peut sortir la renaissance. N’a-t-il pas chanté dans « Musulmanes » (1987) : « Le ciel est si bas sur les dunes que l’on croirait toucher la lune rien qu’en levant les bras ? »