Depuis la pandémie, un mystère médical troublant se dessinait dans les cabinets et les hôpitaux du monde entier. Alors que le virus aigu semblait épargner relativement les femmes jeunes, son ombre persistante, le COVID long, les frappait avec une férocité disproportionnée. Trois fois plus de risques que les hommes. Des millions de vies suspendues entre fatigue écrasante, brouillard mental et douleurs chroniques. Aujourd’hui, une étude publiée dans Cell Reports Medicine lève enfin le voile sur les mécanismes biologiques qui expliquent cette injustice immunitaire.

Un fléau invisible qui touche des millions de personnes

Le COVID long, ou syndrome post-COVID-19, désigne ces symptômes neurologiques, respiratoires ou gastro-intestinaux qui persistent trois mois ou plus après l’infection aiguë. Au Canada seulement, 3,5 millions de personnes déclaraient en souffrir en juin 2023. Parmi elles, une majorité écrasante de femmes.

Le paradoxe est troublant : la plupart de ces patientes n’ont développé qu’une forme bénigne de la maladie initiale, trop légère pour nécessiter une hospitalisation. Rien dans leur parcours médical ne laissait présager cette descente vers l’épuisement chronique. Et pourtant, un an plus tard, elles continuent de lutter contre un ennemi invisible qui a colonisé leur quotidien.

L’intestin, premier coupable identifié

L’équipe du professeur Shokrollah Elahi, spécialiste en immunologie, a analysé le sang et les profils génétiques de 78 patients atteints de COVID long, comparés à 62 personnes ayant guéri normalement. Ce qu’ils ont découvert chez les femmes défie les attentes.

Premier indice : une hyperperméabilité intestinale massive. Les analyses sanguines révèlent des taux anormalement élevés de protéine de liaison aux acides gras intestinaux, de lipopolysaccharide et de protéine CD14 soluble. Ces marqueurs signent une inflammation intestinale qui ne reste pas confinée. Elle migre, s’infiltre dans le système circulatoire et déclenche une réaction inflammatoire généralisée.

Cette découverte suggère que l’intestin féminin serait particulièrement vulnérable lors de l’infection initiale par le SARS-CoV-2. Le virus y trouverait un terrain propice, créant des dommages qui persistent bien après sa disparition apparente. C’est comme si la bataille initiale avait laissé les défenses intestinales définitivement affaiblies.

Quand le sang lui-même devient défaillant

Deuxième révélation majeure : les femmes atteintes de COVID long développent fréquemment une anémie ou, à tout le moins, une production réduite de globules rouges. Cette découverte, confirmée par une étude internationale portant sur plus de 500 patients et publiée dans le Journal of Clinical Investigation, explique en partie la fatigue écrasante rapportée par les patientes.

L’inflammation chronique ne se contente pas de circuler dans le sang : elle perturbe sa fabrication même. Les usines cellulaires chargées de produire ces transporteurs d’oxygène essentiels tournent au ralenti, privant progressivement l’organisme de son carburant vital.

Le bouleversement hormonal qui change tout

Mais c’est peut-être la troisième découverte qui éclaire le mieux cette disparité entre hommes et femmes. Les chercheurs ont identifié des perturbations hormonales profondes chez tous les patients, mais avec des conséquences radicalement différentes selon le sexe.

Chez les femmes atteintes de COVID long, les taux de testostérone chutent significativement. Or cette hormone, même présente en faibles quantités chez les femmes, joue un rôle crucial dans la régulation de l’inflammation. Sa diminution ouvre la porte à des réactions inflammatoires incontrôlées et persistantes.

Les symptômes associés à cette baisse hormonale dressent un portrait clinique familier pour les victimes du COVID long : troubles de la concentration, dépression, douleurs diffuses et fatigue paralysante. Tout se tient.

Chez les hommes, les chercheurs observent plutôt une diminution des œstrogènes, et les deux sexes présentent des taux réduits de cortisol. Mais c’est bien la chute de testostérone chez les femmes qui semble être le facteur aggravant principal.

COVID longCrédit : Cell Reports Medicine (2025).Résumé graphique.Des similitudes troublantes avec la fatigue chronique

Ces observations rappellent étrangement celles observées dans l’encéphalomyélite myalgique, anciennement appelée syndrome de fatigue chronique, qui touche également les femmes de manière disproportionnée. Les parallèles ne sont pas parfaits – l’anémie, par exemple, ne caractérise pas la fatigue chronique classique – mais suffisamment troublants pour suggérer des mécanismes partagés.

Vers des traitements personnalisés

Fort de ces découvertes, le professeur Elahi envisage une approche thérapeutique radicalement nouvelle : des traitements individualisés basés sur le profil biologique de chaque patient. Traitement de l’anémie pour certains, anti-inflammatoires ciblés pour d’autres, voire supplémentation hormonale pour ceux présentant des déséquilibres marqués.

Les prochaines étapes incluent des tests sur des modèles animaux et, si le financement le permet, des essais cliniques chez l’humain. Pour les millions de personnes prisonnières du COVID long, ces pistes thérapeutiques représentent la première lueur d’espoir tangible depuis le début de leur calvaire.

L’énigme n’est pas entièrement résolue, mais les pièces du puzzle commencent enfin à s’assembler.