Nous sommes le 1er janvier 1934 et Rennes s’emmitoufle. Le mercure tutoie le zéro, les manteaux froufroutent dans les rues gelées, on rend visite à la famille, on se souhaite bonne santé. Mais à Saint-Hélier, deux personnes ne connaîtront jamais l’année qui vient de naître.

Une peccadille à l’origine du crime

« Lui, il s’est fait agresser dans la rue. » Voilà ce que pensent les policiers de permanence dans le commissariat place de la mairie, lorsqu’ils voient entrer, vers 20h45, un sexagnénaire au visage tuméfié. Ils sont loin du compte. L’inconnu s’effondre sur un banc. Il sanglote : « Je viens de tuer un homme. »

Celui qui triture sa casquette tachée de sang s’appelle Elie Brou, mécano retraité de son état. Sa victime n’est autre que son beau-fils. Elie vit avec sa nouvelle conjointe dans une de ces petites maisons avec jardinet de l’impasse du Verger. C’est là qu’a eu lieu la tragédie. Vers 20h, raconte Elie, Pierre Honoré, 24 ans, débarque chez lui. Cet enfant que sa femme a eu d’un premier lit demande qu’on lui prête des ventouses -un dispositif traditionnel censé aspirer « le mauvais sang ». Maman va les chercher, quand soudain le ton monte avec Elie. Pour une peccadille.

Un portrait moins flatteur

« Sa femme qui était venue ce matin souhaiter la bonne année (…) avait refusé de me serrer la main. » Pierre frappe Elie, qui sort un pistolet pour l’intimider. Dans la cohue, deux coups partent. Pierre, touché à la tête, s’effondre. « Un crime stupide, sans mobile, sans raison », narre l’Ouest-Éclair, qui décrit Elie comme « un brave homme », assassin malgré lui. Vraiment ? Ne sortez pas tout de suite les violons.

La police perquisitionne la maison. Et découvre… Qu’il y a un deuxième corps. La mamie de Pierre, qui vit sur place, a vu le cadavre de son petit-fils et le choc l’a tuée. Reste la mère, hagarde, avec son paquet de ventouses inutiles. À la presse, elle brosse un portrait beaucoup moins flatteur d’Elie Brou. Un homme brutal, qui lui fait vivre « un véritable martyre » et se ruine en prostituées -ce que les voisins ignorent. Pierre, c’était son « souffre douleur » depuis l’enfance. Détail crucial : la maison et les meubles ont été achetés avec l’héritage de Pierre, qui est pupille de la nation. Elie ne supportait pas que le beau-fils honni soit son logeur. Il aurait envenimé une dispute pour mieux s’en débarrasser.

Interrogée aussi, la veuve de Pierre enfonce le clou : Elie était jaloux… Car il avait des vues sur elle. On comprend mieux pourquoi elle refusait de lui serrer la main.

Le 30 mai, la Cour d’assise (qui n’a pas retenu la préméditation) condamne Elie Brou à trois ans de prison et à indemniser la famille de sa victime. La veuve soupire : « On aurait souhaité être heureux. » Elie : « Je l’aurais souhaité aussi. » « Non, M. Brou. Vous l’avez souhaité d’une tout autre manière pour moi et mon enfant. » Car Pierre a laissé derrière lui un orphelin d’un mois. Qu’est devenu ce nourrisson ? Nous l’avons cherché. Les registres révèlent que le fils de Pierre a survécu au drame. Il est mort en 2022, à l’âge de 88 ans.