La Russie ne peut actuellement attaquer aucune autre nation, tout simplement parce que son armée est fixée en Ukraine. Elle ne pourra pas le faire non plus tout de suite après la fin de la guerre, car cette même armée ne sait plus mener de grandes manœuvres offensives. Il ne faudra pas longtemps cependant pour que cela soit à nouveau possible, et la tentation sera alors très forte pour le Kremlin.
Reconstituer une armée après un conflit long et coûteux, ce n’est pas chose aisée, surtout lorsque ce conflit a entraîné une transformation radicale du modèle de forces. Le modèle idéal russe est hérité de la terrible Grande Guerre patriotique.
Il repose sur l’idée de toujours porter la guerre chez l’ennemi avec de puissantes forces aéroterrestres mobiles et protégées, agissant en parallèle et combinant le choc et le feu simultanément sur la plus grande profondeur possible du dispositif adverse. Le but est de disloquer celui-ci, à la manière de la « campagne parfaite » d’août 1945 en Mandchourie, aboutissant à la destruction de l’armée japonaise du Guandong, forte de 700 000 hommes, en trois semaines.
Elle s’y est essayée en février 2022 en Ukraine pour finalement échouer et être obligée de passer par défaut, dès avril 2022, au modèle ingrat de la longue guerre de positions. Presque quatre ans plus tard, ce modèle a été considérablement perfectionné, et l’armée russe est désormais, avec l’armée ukrainienne, la plus adaptée au monde à cette forme modernisée de guerre. Le problème, pour elle, est qu’elle ne sait plus vraiment faire autre chose.
Doctrine offensive classique et moyens nouveaux
Il est très probable qu’une fois la guerre terminée en Ukraine, un courant conservateur voudra revenir à l’idéal du combat de manœuvre offensive très mobile, arguant qu’il a été mal mis en œuvre par une armée mal organisée, mal commandée et ne disposant pas de tous les moyens nécessaires.
Il n’y aura sans doute pas beaucoup de nostalgiques de la guerre en Ukraine, mais nombre de ses acteurs constateront aussi que le trésor hérité d’une flotte gigantesque d’engins blindés a été largement dilapidé et que toutes les innovations de la guerre de position – drones et antidrones du champ de bataille, guerre électronique, artillerie de précision, bombes volantes, canons d’assaut « tortues », infanterie légère d’assaut – ne pourront pas être désinventées.
On assistera donc, après la fin de la guerre en Ukraine, qui sera bien sûr proclamée comme une grande victoire russe, à la formation d’une nouvelle armée russe qui cherchera à renouer avec la doctrine offensive classique, mais avec des moyens nouveaux.
On restaurera et renforcera également à coup sûr la capacité d’action clandestine des services de renseignement et des forces spéciales. Les forces aériennes retrouveront leur rôle de contestation de la supériorité aérienne, mais avec, en plus, une capacité considérable de frappe en profondeur par drones et missiles.
Les forces aéroportées et navales retrouveront peut-être des capacités d’attaque par le ciel ou les eaux, à condition de pouvoir pénétrer par des couloirs sécurisés à l’intérieur des réseaux anti-accès ennemis. L’effort principal portera surtout sur les forces terrestres, où seront formées de grandes unités de choc standardisées, professionnelles et immédiatement disponibles, moins blindées qu’en 2022 mais beaucoup plus diversifiées et compétentes autour du couple infanterie-drones.
Trois modes d’action principaux
Avec beaucoup de travail de réflexion et d’exercices, cette nouvelle armée russe maîtrisera donc probablement, au tournant de la décennie, trois modes d’action principaux :
- l’« assaut intérieur », consistant à introduire dans le pays cible des forces clandestines chargées d’organiser et d’encadrer des mouvements rebelles ou des partis politiques locaux, puis d’organiser éventuellement, le jour J, une campagne de raids et de frappes destinée à paralyser le pays par des destructions ciblées ou l’occupation de points clés, en lien ou non avec une attaque extérieure ;
- le « coup », c’est-à-dire l’offensive à grande vitesse classique, tel qu’envisagé par exemple pour mettre hors jeu en quelques jours la République fédérale d’Allemagne dans les années 1980 et placer l’adversaire devant le fait accompli avant toute escalade nucléaire, ou encore, bien sûr, l’invasion de l’Ukraine en février 2022 ;
- la « corrosion », qui consiste à exercer une pression permanente sur l’ensemble du front afin d’user des adversaires de moindre potentiel jusqu’à leur faire demander la paix, comme la Finlande en mars 1940 ou, comme on l’espère aujourd’hui à Moscou, pour l’Ukraine. Il ne s’agirait sans doute pas du mode d’action privilégié, mais celui-ci pourrait s’imposer si l’armée russe n’est pas parvenue à réapprendre pleinement la guerre de mouvement.
Les cibles potentielles sont bien connues, classées en fonction de leur importance politique et de leur faiblesse relative face aux trois modes d’action, avec les pays Baltes en tête de liste, suivis de la Moldavie, de la Finlande ou de la Norvège, moins importantes et plus difficiles, et enfin de la Pologne ou, à nouveau, de l’Ukraine, qui représenteraient des défis majeurs.
Face à cette situation, et pour dissuader toute nouvelle aventure russe, il n’y a pas d’autre solution pour les pays européens que de transformer les pays le long du nouveau rideau de fer en hérissons manifestement – le mot est important – impénétrables et indestructibles. Nous n’avons que quelques années pour cela.