Leur parcours est calé sur les rotations de ce qu’ils appellent les “organisations de solidarité”. Pour eux, la “distribution” commence chaque soir à 18h30 à la gare de l’Est pour les repas.

Le calendrier est strict : République les mardis, jeudis et samedis ; gare de l’Est les lundis, mercredis et vendredis. “On a une montre dans la tête. Si tu arrives avec dix minutes de retard, il ne reste pas grand-chose”, indique Sylvain, 52 ans.

Sur leurs épaules, ils portent des sacs de 70 litres contenant des duvets et des vêtements de rechange. Ce chargement de quinze kilos impose une marche cadencée.

“S’arrêter, c’est laisser le froid entrer dans les os. Tant qu’on marche, on fabrique notre propre chaleur”, confie Danish, 50 ans

Chaque soir, ils scrutent les prévisions météo sur l’écran d’un téléphone.

“On regarde les degrés pour savoir comment se préparer”, glisse Sylvain alors que le mercure doit “descendre à -3°C la semaine prochaine”, croit-il savoir.

Pour isoler son corps, Sylvain superpose six épaisseurs sur le haut du corps : t-shirt, pull, polaire, gilet et deux blousons.

“L’astuce, c’est de laisser de l’air entre les couches. Si tu es trop serré, l’isolation marche pas trop”, précise-t-il.

Le bas est protégé par des collants sous le pantalon et deux paires de chaussettes.

Sa tête est couverte d’un bonnet, d’une casquette et d’une chapka. “On perd la chaleur par le crâne, alors je ferme tout”, ajoute-t-il.

Tous deux refusent l’alcool, car “il engourdit et tu sais plus si tu as froid et tu peux y passer pendant la nuit”.

Trajectoires de rupture

Danish est arrivé du Pakistan il y a trente ans avec son père. Après des années en salle dans un restaurant de Créteil, un conflit avec son patron qui le logeait l’a mis à la rue il y a trois mois . “La honte est parfois lourde. Je ne veux pas que ma famille me voie dans cet état”, confie-t-il.

Sylvain, originaire de Drancy, a lui basculé après une séparation. Lorsqu’il parle de ses trois enfants, il cite les âges qu’ils avaient à son départ, il y a trois ans : 8, 12 et 16 ans . “Je sais qu’ils ont 11, 15 et 19 ans aujourd’hui, mais je n’arrive pas à les voir autrement. Le temps s’est arrêté le jour où j’ai dû partir”, explique-t-il.

Il leur dissimule sa situation lors de ses appels hebdomadaires: “Je leur dis que je loge chez un ami, je ne veux pas qu’ils soient traumatisés ou qu’ils s’inquiètent”.

Usure des corps

La rue marque les corps brutalement. Dimanche soir, Sylvain s’est lui-même extrait deux incisives avec un mouchoir pour stopper une rage de dent “qui rend fou parce que tu ne peux plus manger ni dormir”.

Il montre ses gencives sans émotion : “Ça lançait trop jusque dans le crâne. J’ai tiré un bon coup dessus et maintenant c’est fini, il n’y a plus de douleur”.

La confiance entre voisins de trottoir est rare. Danish se souvient du vol de son duvet le mois dernier. “Il y en a qui récupèrent les dons pour les revendre. C’est la misère qui profite de la misère”, regrette-t-il.

L’hiver dernier, Sylvain a connu une situation identique.

“Quand on te vole ton duvet en plein froid, c’est la cata. Tu n’as pas d’autre choix que de monter dans le Noctilien (le bus de nuit, NDLR) et d’attendre le jour en faisant le tour de Paris”, raconte-t-il .

Vers minuit, les deux amis se mettent en marche avec leurs sacs, direction la gare de Lyon pour charger leurs téléphones et s’installer à leurs places, abritées du vent.

“On somnole d’un œil mais on garde l’autre sur les affaires”. À l’aube, “la sécurité nous fait dégager et tout le manège recommence”, conclut Sylvain.

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