Une demi-heure avant le décompte traditionnel du nouvel an, une foule rassemblée sur les Champs-Elysées et un message de prévention fort diffusé sur l’Arc de Triomphe : « 2036 – 10 ans – c’est la peine encourue si on conduit alcoolisé, drogué, et qu’on tue quelqu’un ».

« Ce soir, prenons soin de nous et des autres », conclut cette campagne surprise signée Yannick Alléno, trois étoiles au Guide Michelin. Le chef a perdu son fils dans ce que la justice française qualifie depuis peu d’homicide routier.

À la tête de l’association qui porte le nom de son fils Antoine, tué par un chauffard le 8 mai 2022 à l’âge de 24 ans, Yannick Alléno a imaginé ce « hacking » en direct pour « associer un moment de célébration universel à un acte de responsabilité ».

Dans un communiqué cosigné avec la maire de Paris, l’association Antoine Alléno appelle à « changer les comportements au volant pour réduire le nombre de personnes qui meurent sur la route ».

« Il faut que, ce soir, quand quelqu’un s’apprête à prendre le volant après avoir bu, il pense à ceux qu’il met en danger, aux drames que cela peut engendrer », insiste son président Yannick Alléno.

Interviewé par Euronews, le chef cuisinier déplore qu’en France, la route reste la première cause de mortalité chez les jeunes. « Cela doit changer », souligne-t-il.

Une nuit de fête, l’une des plus meurtrières

En France métropolitaine, neuf personnes meurent en moyenne chaque jour, selon les données de 2024, les plus récentes disponibles.

Un rapport de l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR) indique que 3 193 personnes sont décédées sur les routes en 2024 (2 465 hommes et 728 femmes) soit 26 tués de plus qu’en 2023 (+ 0,8 %). C’est en effet le facteur majeur de décès chez les moins de 30 ans, ce type d’accidents touchant principalement une population jeune et en bonne santé.

L’étude montre que 84% des présumés responsables, 77 % des tués et 75 % des blessés graves sont des hommes. Un accident sur quatre est lié à la consommation d’alcool.

Le coût annuel de l’insécurité routière est estimé par l’ONISR à 100 milliards d’euros, soit 3 % du PIB français.

Pour Yannick Alléno, la nuit du 31 décembre est, « chaque année, l’une des plus à risque sur les routes, en France, mais aussi partout dans le monde ». « Elle mêle euphorie collective, déplacements massifs, alcool, fatigue, mais aussi consommation de stupéfiants », précise-t-il à Euronews. La projection sur l’Arc de Triomphe répond, selon lui, à la volonté de son association d' »agir là où l’attention collective est maximale et où les risques sont présents ».

Dans une note séparée, consacrée à l’accidentalité du réveillon du Nouvel An, l’Observatoire relève que 14 personnes sont décédées les 31 décembre 2023 et 1er janvier 2024.

Les matins des 1ers janvier 2022, 2023 et 2024, la moitié des décès ont eu lieu lors d’accidents impliquant au moins un conducteur alcoolisé au-delà du seuil légal. « Ce résultat est supérieur à la moyenne de l’année 2024 qui s’élève à 29 % », note l’ONISR.

Sur la même période, plus d’un décès sur trois implique un conducteur positif aux stupéfiants, contre 20 % en 2024.

« Fin d’une injustice »

Antoine Alléno avait suivi les traces de son père et s’était lancé dans la restauration. Le soir du 8 mai 2022, alors qu’il rentrait du travail, le jeune homme a été mortellement percuté sur son scooter par un conducteur ivre, sans permis, lancé à 120 km/h au volant d’une voiture volée.

Le tribunal a rendu sa décision en novembre 2024 : le chauffard, Franky D., a été condamné à sept ans de prison ferme pour avoir causé la mort d’Antoine Alléno.

Depuis le 9 juillet 2025, conduire et tuer, en état d’ivresse ou après usage de stupéfiants, est passible de dix ans d’emprisonnement, lorsqu’il y a plusieurs circonstances aggravantes. Des délits d’homicide routier et de blessures routières font désormais partie du Code pénal, une évolution attendue de longue date par les associations de victimes.

« C’était un véritable soulagement », se souvient Yannick Alléno. « Cette loi a été arrachée après trois années de combat aux côtés de familles qui refusaient que la mort de leurs enfants soit qualifiée d' »homicide involontaire », alors même que les auteurs ont volontairement pris le volant sans être en état de conduire ».

« La loi reconnaît enfin cette réalité », estime-t-il.

Le texte, issu de travaux parlementaires transpartisans, crée de nouvelles circonstances aggravantes, dont le « rodéo urbain ».

Pour le chef étoilé, la loi créant ce délit autonome est un « outil essentiel pour sauver des vies sur nos routes grâce à son effet préventif ». Yannick Alléno affirme que, depuis son entrée en vigueur, l’association constate « que les peines prononcées par les juridictions reflètent davantage la particulière gravité  » des violences routières.

Cem Alp, avocat au Barreau de Lyon, reconnaît qu’il s’agit avant tout d’une mesure symbolique. « L’opinion publique avait besoin que la gravité des faits soit reconnue », déclare-t-il à Euronews, faisant référence à l’impact d’autres affaires médiatisées en France, notamment celles impliquant l’humoriste Pierre Palmade ou le rappeur Koba LaD.

Toutefois, le pénaliste affirme que l’inscription de ce nouveau délit apporte peu d’avancées concrètes, « puisque les comportements visés […], comme l’excès de vitesse ou la consommation d’alcool, étaient déjà réprimés comme circonstances aggravantes de l’homicide involontaire ».

« Le traitement de ce genre de dossiers, notamment par les juridictions correctionnelles, n’est pour l’instant, de ce que j’en ai vu depuis juillet, pas vraiment différent », ajoute Me Alp.

« Marquer les esprits »

La nouvelle loi « n’est qu’un point de départ », assure Yannick Alléno qui pointe un autre comportement à risque échappant à la réglementation. « À l’heure où la consommation de protoxyde d’azote par les jeunes […] sévit en France et au-delà », son association demande d’établir une liste « exhaustive » des substances psychoactives, dont la consommation pourrait constituer une circonstance aggravante.

L’inhalation du protoxyde d’azote, également appelé « gaz hilarant », déclenche fous rires et perte de contrôle, et peut provoquer de graves troubles neurologiques.

Selon le rapport de la Fondation VINCI Autoroutes publiée en octobre 2025, un jeune de moins de 35 ans sur dix a déjà consommé du protoxyde d’azote en soirée. Parmi eux, un sur deux l’a fait en conduisant.

L’homme derrière le happenning à l’Arc de Triomphe est convaincu qu’il est nécessaire de « marquer les esprits » pour provoquer une prise de conscience. « Une loi ne sauve des vies que si elle est connue, comprise et intégrée dans les comportements », dit Yannick Alléno.

Un métier à risque

Silivelio Hedouin est un jeune chef et restaurateur installé à Lyon. Il évoque ‘ »une vague d’empathie dans toute la profession » après la mort d’Antoine Alléno et salue l’action de l’association créée par son père : « On ne connait que trop peu […] ce que subissent les victimes collatérales de ces drames : les proches ».

Malgré les risques liés aux horaires tardifs, le trentenaire affirme avoir toujours eu « la chance de vivre à proximité de [son] travail » et avoir toujours été « insouciant de ce côté-là ».

Le chef cuisinier confie n’avoir eu qu’un seul moment où il redoublait de vigilance sur la route : lors d’une mission saisonnière sur la presqu’île de Saint-Tropez, où, selon lui, beaucoup d’accidents « arrivaient sur la Route des Plages, aux sorties des clubs et restaurants festifs ».

« Cette même année (2022), deux collègues en deux roues ont été victimes de la route », se souvient-il. Le premier, dans le centre de Saint-Tropez, a été blessé après qu’une voiture en tort a pris la fuite. Le second, « en rentrant d’un shift de nuit », sur la route de Ramatuelle, où un chauffard sous l’emprise de l’alcool en SUV l’a fauché à pleine vitesse.

« Il a du être héliporté à l’hôpital militaire de Toulon et a mis un an avant de pouvoir marcher « correctement », nous confie Silivelio Hedouin.

Selon le ministère de l’Intérieur, 90 000 policiers et gendarmes ont été mobilisés sur les routes de France, le soir du réveillon.