REVUE DE PRESSE. Alors que Poutine est affaibli par son échec en Ukraine, l’Europe fait face à une menace croissante. Sans doctrine commune et avec un réarmement trop lent, les Européens sont-ils prêts à affronter une Russie prête à tout pour éviter l’humiliation ?
Le narratif russe sur la guerre d’Ukraine, on le connaît. C’est celui avec lequel Poutine a endoctriné la population de son empire, afin de la persuader d’accepter les énormes sacrifices tant humains, que financiers et politiques qu’elle entraîne.
Selon ce nouveau tsar, au pouvoir depuis 26 ans, tout comme l’Allemagne de Weimar par le traité de Versailles, la Russie a été « humiliée » par le démembrement de l’Union soviétique et l’adhésion des anciennes « Républiques populaires » à l’Otan et à l’UE.
Quant aux Ukrainiens ce sont, pour d’obscures raisons historiques, des Russes qui s’ignorent. Puisqu’ils ne veulent pas rejoindre la mère patrie de leur plein gré, il convient de les terroriser par des frappes ciblées sur leurs véhicules, leurs habitations, leurs hôpitaux et leurs théâtres, de détruire leurs infrastructures, afin de les amener à soumission. Le projet poutinien est la vassalisation de cette nation dont l’existence même est perçue comme un insupportable défi.
Les Européens manquent d’une doctrine commune
Mais du côté occidental, sur quelle doctrine se fonde la politique de soutien à l’Ukraine agressée ? Car une doctrine est fondamentale, écrit Gabrielius Landsbergis, l’ancien ministre lituanien des Affaires étrangères, parce qu’elle guide les décisions stratégiques de nos gouvernements.
Aux États-Unis, on observe avec inquiétude un début d’alignement de l’administration Trump sur le discours russe. Mais du côté européen, il n’existe pas de récit commun qui sous-tendrait le soutien de chacun de nos États au gouvernement légitime de Kiev. Ainsi ce soutien est-il accordé en fonction d’objectifs variables, tenant en particulier à la situation géographique des uns et des autres – en clair, leur plus ou moins grande proximité avec les frontières de la Russie ?
Landsbergis estime que ces objectifs peuvent se résumer à trois :
– Permettre à une démocratie comme les nôtres de résister à l’agression d’un voisin aux ambitions impérialistes.
– Affaiblir les capacités offensives de la Russie par une guerre d’usure, afin de protéger notre Europe d’une agression russe hautement probable à moyen terme.
– Favoriser la recherche d’un nouvel équilibre en Europe, en laissant la Russie s’emparer de quelques territoires, sans tolérer qu’elle empiète sur les « intérêts fondamentaux » de l’Europe occidentale.
Une « opportunité d’escalade » pour la Russie
Fondamentalement, quels sont les États qui souhaitent une victoire de l’Ukraine et une défaite de la Russie ? Réponse : « plus on s’éloigne de l’Ukraine, plus on va vers l’ouest, moins la victoire ukrainienne semble urgente ». « Les pays d’Europe de l’Est, eux, savent pertinemment que même en cas de cessez-le-feu, la Russie revendiquera la victoire et sera tentée de reprendre au plus vite ses exactions. » Y compris contre eux.
Et Landsbergis de mettre en garde : dans le contexte d’un désengagement américain et de « lenteur du réarmement européen », il existe, du côté russe, une « opportunité d’escalade », le risque du passage de la guerre hybride à la guerre conventionnelle.
C’est le sens du texte que publient William Dixon et Maksym Beznosiuk sur le site du think tank britannique RUSI. Parce que Poutine a échoué à atteindre ses objectifs en Ukraine il va devenir dangereux, pensent ces deux spécialistes. Selon eux, « un régime fondé sur une promesse de restauration de la puissance ne peut reconnaître une défaite stratégique sans risquer un effondrement politique ». « Il nous faut nous préparer non pas à une Russie renaissante, mais à une Russie aux abois. »
S’attendre à des sabotages et à des provocations russes en Europe
En effet, du fait de l’effondrement des cours du pétrole, la situation budgétaire de la Russie est désastreuse. Le coût réel de la guerre en Ukraine dépasse probablement les 9 % du PIB, quand la guerre de l’URSS en Afghanistan n’en absorbait que 2 à 3 % selon les années. Sur le terrain, « les options militaires conventionnelles sont épuisantes » pour les troupes russes : au cours des deux dernières années, la Russie n’est parvenue à s’emparer que de 2 % du territoire ukrainien, mais elle a perdu 4 000 chars et des centaines de milliers de soldats.
Enfin, une fenêtre de vulnérabilité est ouverte du fait de l’incapacité des Européens à mettre en œuvre une dissuasion contre la guerre hybride menée contre eux. Aucun seuil dans la « zone grise » entre la paix et la guerre ouverte n’a été défini, qui provoquerait une riposte coordonnée et calibrée.
De ce fait, « l’escalade [russe contre l’Europe] cesse d’être une option pour devenir une nécessité. » 2026 verra donc l’intensification de la guerre hybride menée contre les États qui soutiennent la défense de l’Ukraine. Elle prendra trois formes :
– Des sabotages, visant en particulier les infrastructures de défense européennes et les chaînes d’approvisionnement en matériel militaire destiné à l’Ukraine. Cela a déjà commencé. Par exemple, avec l’incendie qui a détruit, le 2 août dernier, 146 000 cartouches de mitrailleuse destinées à l’Ukraine, à l’usine Cugir Mechanical Plant, en Roumanie.
– L’intensification des campagnes de désinformation et de subversion, telles que celle qui a récemment visé la Moldavie. Sur les réseaux sociaux, la Russie continuera à favoriser le narratif des partis populistes, afin de diviser l’Europe et de « briser la détermination occidentale ».
– Une forme de coercition passera par des démonstrations conventionnelles de plus en plus agressives, comme les violations délibérément agressives de l’espace aérien des pays les plus engagés dans le soutien à l’Ukraine. Elles prendront un caractère systématique et provocateur et seront accompagnées d’une rhétorique agressive, destinée à intimider les gouvernants et les populations.
Sommes-nous prêts ?
Sous l’égide du RUSI, vient de se tenir à Londres une réunion d’experts en défense, destinée à estimer le niveau de préparation du Royaume-Uni et de ses alliés face à la perspective d’une attaque russe contre un ou plusieurs États européens. Selon les représentants des États baltes, « une attaque [contre eux] pourrait survenir dans les trois ans ». « Le seul moyen d’empêcher cette guerre, c’est de s’assurer que l’Europe l’emporterait », résume un responsable britannique.
Dans ce but, les dirigeants européens doivent non seulement hâter le réarmement de leurs pays, mais mobiliser les opinions publiques – comme le font déjà la Suède et la Finlande.
Selon Richard Barrons, ancien chef du commandement interarmées du Royaume-Uni, « nous n’avons pas besoin de beaucoup d’analyses pour savoir ce que nous devons faire. Le problème, c’est que nous devons le faire. »