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La matière noire intrigue toujours les astrophysiciens. Alain Blanchard, professeur à Toulouse, a récemment contribué à écarter une théorie alternative grâce aux observations du satellite Gaia. Il fait partie des 14 propositions de la rédaction pour notre série « Toulousain de l’année 2025 ». Portrait.

Si vous vous attendiez à un mur d’écrans incurvés rendant compte de l’activité des plus lointaines galaxies, à un système informatique dernier cri ou à un supercalculateur avec ses téraoctets de données, détrompez-vous. C’est dans un bureau en désordre, mais visiblement fonctionnel, de l’Observatoire Midi-Pyrénées (OMP) que nous accueille Alain Blanchard. Professeur à l’Université de Toulouse au sein de l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (IRAP-OMP, CNES/CNRS/UT), le scientifique de 65 ans vient d’aider à percer l’une des plus grandes énigmes de l’astrophysique moderne : la matière noire. Son étude a été publiée dans la revue de référence Astronomy & Astrophysics.

Qu’ès aquò ?

La matière noire, qu’est-ce donc au juste ? « Si je le savais, je serais encore plus célèbre ! » s’amuse le scientifique dont le travail vient couronner une carrière de haut vol. Les spécialistes la subodorent depuis les années 1930, et les années 1970 ont confirmé son existence grâce à l’étude des vitesses de rotation des galaxies. « Ce n’est pas de la matière ordinaire : elle n’est pas faite d’atomes. C’est donc quelque chose d’invisible et de mystérieux ». Les physiciens des particules pensent qu’il s’agit d’une particule encore inconnue. D’autres imaginent des trous noirs primordiaux formés juste après le Big Bang. « Et certains défendent l’idée qu’il faut revoir les lois de la gravité. C’est cette dernière hypothèse que nous avons testée, et elle ne colle pas aux observations du satellite Gaïa » explique doctement Alain Blanchard. Le professeur, avec son stagiaire Evan Coquery, a ainsi mis en échec la théorie alternative, appelée MOND.

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Tombé dedans quand il était petit

C’est au tournant des années 70 que celui qui œuvre pour la compréhension de l’univers s’est pris de passion pour les étoiles : « J’avais dix ans. Chez mes parents, il y avait un grand atlas sur lequel on voyait la Terre, la Lune, le système solaire, puis les galaxies. J’ai eu un véritable choc. Cette vision m’a fasciné. Depuis, je n’ai jamais décroché ». Fan de mathématiques, mais moins efficace en chimie, il se dirigera naturellement vers la physique, puis l’astrophysique, en master. « J’ai eu la chance d’être recruté à Paris VII peu après ma thèse. Ensuite, j’ai obtenu un poste de professeur à Strasbourg, avant de venir à Toulouse en 1999 pour développer la cosmologie. Depuis, je n’ai pas bougé. »

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Nominé comme Toulousain de l’année de La Dépêche du Midi, Alain Blanchard le vit en toute humilité, mais son œil pétille quand on évoque ce titre qui le fait sortir un peu de l’ombre des laboratoires : « c’est une belle reconnaissance » admet celui qui ne rechigne pas à parler de la solitude du scientifique et des échecs ; « ils sont fréquents. On explore une idée, et parfois, ça ne mène à rien. Ce sont plutôt des voies sans issue ». Cette étude sur la matière noire, à l’inverse, « est un succès inattendu ». Car le temps consacré à la recherche au calme est devenu rare pour les scientifiques français : « avec les années, il y en a de moins en moins. C’est presque du 100 % enseignement. Peut-être 5 % de temps libre pour la recherche » explique ce papa de deux filles. « L’une a fini ses études, l’autre les termine, et aucune n’a choisi la science. »

Look de savant fou

Difficile de ne pas parler de son look de savant fou : cheveux longs grisonnants, allure décontractée… Le style Doc Brown de Retour vers le futur ? « J’avais les cheveux longs quand j’étais jeune. Je les ai coupés, puis avec le Covid, j’ai arrêté d’aller chez le coiffeur. J’ai retrouvé ma chevelure d’avant » rigole ce passionné de films de science-fiction, « j’aime particulièrement Star Wars. Il y a de la technologie, du spirituel, et de l’astronomie ». Il ajoute au risque de nous décevoir, « même si les voyages interstellaires à la vitesse de la lumière, ce sera impossible ».

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Un livre de chevet ? « Je relis souvent Jim Peebles, prix Nobel et référence historique de la cosmologie. En littérature, plutôt Dostoïevski » confie le scientifique qui a eu pour maître à penser l’astrophysicien Pierre Léna. « Parmi les figures historiques, j’admire aussi Giordano Bruno, qui a enseigné à Toulouse et a fini sur le bûcher pour ses idées. Il pensait déjà que l’univers était infini et peuplé d’autres mondes habités ». Quatre siècles plus tard, la question reste ouverte…

Dates

18 février 1960 : naissance à Dakar.
13 mars 1984 : soutenance de thèse sur l’effet de lentilles gravitationnelles sur le fond cosmologique.
1984 : maître de conférences assistant à l’Université Paris VII.
1990 : maître de conférences à l’Université Paris VII.
1993 : professeur à l’Université Louis Pasteur
2001 : professeur 1ère classe à l’Université Paul Sabatier
2014 : professeur classe exceptionnelle à Paul Sabatier (désormais Université de Toulouse) ; membre junior de l’Institut universitaire de France (IUF) de 1995 à 1999, membre senior à l’IUF de 2009 à 2014.
Publications grand public : L’univers, en 1994. Histoire et géographie de l’Univers en 2000.