Convoité depuis ses succès en Italie avec de prestigieux «super toscans», cet œnologue et viticulteur, aussi passionné que visionnaire, s’attache à remettre dans la lumière Château Lascombes, deuxième grand cru classé du Médoc, qui reprend son envol.
«Un grand vin – comme une belle mélodie – doit à la fois respecter les règles et savoir les transcender.» Joueur de guitare classique à ses heures perdues – instrument dont il faillit faire profession –, Axel Heinz résume une philosophie goûteuse, qu’il doit autant à sa sensibilité qu’à son savoir-faire. Né d’un père allemand et d’une mère bordelaise, ce barbu à la chevelure généreuse a grandi entre Munich et Bordeaux. L’été sur le bassin d’Arcachon, lors des repas familiaux, des bouteilles mystérieuses surgissant des placards, «aussi précieuses que des trésors», éveillent peu à peu la curiosité de l’adolescent pour le vin.
«Je me suis rendu compte qu’on ne pouvait pas revendiquer des origines bordelaises sans connaître le vin et, peu à peu, je me suis dit qu’il me fallait percer le secret de ces bijoux», confie-t-il. Diplôme d’ingénieur agronome et d’œnologue en poche, Axel commence par travailler dans le Médoc puis à Saint-Émilion, avant de rejoindre le prestigieux domaine Ornellaia, en Toscane, en tant que directeur technique. Il y restera dix-huit années. «L’Italie m’a enseigné à innover, à sortir des sentiers battus», raconte-t-il, une lueur de nostalgie dans les yeux. Sous sa direction, Ornellaia confirme son statut de référence mondiale pour les vins italiens haut de gamme.
«Nous voulons que ce vin brille»
Après avoir appris «à danser avec les règles sans les briser», le voilà de retour à Bordeaux pour redonner ses lettres de noblesse à Château Lascombes, deuxième cru classé apprécié mais devenu, avec les ans, un bel endormi. Jusqu’à l’arrivée de la famille Lawrence, propriétaires américains du château depuis 2018. Ils ont appelé Axel Heinz, pour qu’il préside au réveil et à l’essor de la propriété. «Les Lawrence sont de grands agriculteurs et propriétaires terriens du Tennessee habitués à l’excellence. Leur vision est claire : redonner à Lascombes sa place parmi les plus grands crus de Margaux, souligne-t-il. Ils m’ont dit : “Nous voulons que ce vin brille, mais c’est à vous de nous dire comment”, et ils m’ont donné carte blanche pour y parvenir, une liberté que peu de propriétaires bordelais offriraient.»
Son installation en Aquitaine, après deux décennies passées à l’étranger, est à la fois un retour aux sources et une nouvelle aventure. «Revenir ici était une évidence, mais il fallait un projet qui en vaille la peine», confie-t-il. Lascombes représentait ce défi : un domaine avec un potentiel immense, mais qui n’avait pas pleinement exploité son rang de deuxième cru classé. L’objectif d’Axel Heinz est clair : en faire une référence de l’appellation Margaux, un vin incarnant à la fois l’excellence et l’innovation. Celui-ci, il est vrai, possède beaucoup d’atouts : une présence enviée dans le fameux classement de 1855, un terroir d’exception et une équipe motivée.
Audace
Son projet phare – mettre au monde en peu de temps un nouveau millésime prometteur baptisé La Côte-Lascombes – incarne cette audace : un merlot sur des sols argileux, une rareté dans le médoc, voire une hérésie dans cette contrée de cabernets, mais une évidence pour notre homme. Un vin qui prend tout le monde à contre-pied, et qui est aussi une déclaration d’intention : innover sans renier le terroir. Ajoutons que le premier millésime a séduit la critique. «C’est un vin qui défie les codes, comme on le ferait en Toscane, où une folie de ce genre est normale. À Bordeaux, ça a fait tiquer… avant de convaincre», s’amuse-t-il en ajoutant : «Le premier millésime 2022 a été très bien accueilli. Preuve que l’innovation a sa place à Bordeaux.»
Chez cet homme qu’on sent taillé pour les défis, une philosophie prévaut, qui tient en deux mots : respect et réinvention. «La tradition est une base, mais elle ne doit pas étouffer la créativité. Bordeaux est toujours un modèle, il faut cependant se renouveler pour rester pertinent. Aujourd’hui, le monde du vin est plus compétitif. Il ne suffit plus de se reposer sur son classement.» Son ambition ? Faire de Château Lascombes un cru de référence reconnu pour son excellence. «Le vin, comme la vie, doit être ancré dans son terroir, mais ouvert sur le monde. Nous devons nous renouveler sans cesse, car il faut à la fois maîtriser la technique et laisser parler l’émotion. Le classement de 1855, c’est notre passé. L’audace, c’est notre futur.»
Comment les vins de Bordeaux sont-ils classés et pourquoi ?
Entre deux vendanges, lorsqu’il n’est pas sur sa chère guitare – «mon premier amour, avant le vin. Les deux demandent à la fois de la technique et de la sensibilité» –, cet homme de culture fait la lecture des romans de Salman Rushdie et d’Umberto Eco, ses auteurs de chevet, «des magiciens des mots, comme je veux l’être du vin. Les Versets sataniques et Le Nom de la rose m’ont appris à voir le monde différemment, une leçon que j’applique aussi dans le vin», explique-t-il. L’esprit, certes, mais le corps aussi : ce rugbyman contrarié faute de temps dans sa jeunesse vibre pour l’Union Bordeaux Bègles (UBB). «Le rugby et le vin, même combat : il faut du terrain, de la stratégie et un peu de folie.»
Son credo pour Château Lascombes ? «Respecter le classement de 1855, mais écrire notre propre partition pour le XXIe siècle.» Avec ce vigneron atypique, marié à une Bordelaise et père d’une étudiante en droit international, le château a trouvé son chef d’orchestre, cultivant une vie entre plusieurs cultures. «Ma fille a grandi en Italie, étudie entre Florence et Paris, et parle trois langues. C’est cette ouverture que je veux transmettre ici», dit-il. Avant de conclure : «Nous avons le terroir, l’équipe et maintenant… l’audace.» Le prochain millésime s’annonce déjà passionnant.