Les premières fois où je suis venu en France, j’étais pris en stop par des camionnettes en tôle ondulée, je vivais sur un petit nuage entretenu à la piquette, aux amitiés faciles et aux assiettes fumantes, et je sous-estimais bien trop la puissance du pastis et la saleté des toilettes publiques. Le peuple français ne maîtrisait pas encore, même de loin, l’usage du water-closet.
Mais ça, c’était avant. Les choses ont changé. Voilà des années que je n’ai vu de toilettes à la turque. Et ce n’est pas tout !
Effluves
Il y a eu du progrès, et pas seulement côté toilettes au pluriel. La France a aussi fait sa toilette. Les rues, même lorsqu’elles sont petites et anciennes, sont désormais rarement des bauges puantes – sauf si les éboueurs sont en grève, ce qui n’est jamais à exclure. Les chiens, ou plutôt leurs maîtres, ont appris la propreté. Pas tous à 100 %, certes, mais beaucoup plus que jadis. Il en coûte aujourd’hui 1 euro pour accéder aux toilettes publiques dans les gares et ailleurs, mais quand on a connu les lieux d’aisances de la France d’autrefois, c’est 1 euro que l’on est heureux de lâcher.
Les dépôts sauvages d’ordures dans des paysages de toute beauté, jadis un loisir prisé du plus grand nombre, se sont faits plus rares. Et il faut trente minutes à un adulte en bonne santé pour arpenter la totalité du rayon dentifrice, gels, déodorants, shampooing et savons dans un supermarché lambda. De nos jours, s’il y a certes encore quelques rebelles, la grande majorité des Français sentent plutôt très bon.
Trains
Pendant que les Britanniques pataugent dans la semoule (renationaliser ? jeter des milliards par les fenêtres pour avoir un TGV jusqu’à Birmingham ?), la France est sillonnée par un réseau à grande vitesse de plus de 2 800 kilomètres, arpentés par des trains confortables à une vitesse d’environ 320 km/h. Pour le voyageur, c’est l’occasion, en particulier à l’étage supérieur d’un TGV Duplex, d’admirer dans toute sa beauté la Bourgogne (par exemple) façon carte postale presque pas floue (c’est fou). De quoi faire oublier les affreuses banquettes trop droites et trop dures et le tangage et le roulis tonitruants des trains que j’empruntais il y a quelques dizaines d’années encore entre Paris et le Languedoc. Non, ce n’était pas mieux avant.
Hôtels
Internet a fait des miracles. C’est vrai, il y a toujours des hôtels tenus par des bonshommes bedonnants en chemise douteuse, où l’on hésiterait à mettre un rottweiler en pension. Il y en a encore, aussi, pour croire que le traversin remplace avantageusement l’oreiller. Mais les comparateurs en ligne ont tout de même fait un sacré ménage.
Certaines prestations laissent encore à désirer, certes. On pourrait ainsi relever le niveau de la décoration, diminuer le nombre de coussins surnuméraires sur le lit et apprendre l’art délicat de l’œuf brouillé, qui n’est pas censé arriver plus dur que l’assiette qui le contient. Mais soyons magnanime : les choses vont dans le bon sens.
Sur la route
Longtemps, on a conduit en France comme on prenait la Bastille. Il n’était pas permis de mettre la tête des autres automobilistes au bout d’une pique, mais avec un peu de chance, on pouvait les envoyer dans le décor. Il faut dire que l’alcool aidait. La France n’a pas vraiment eu de loi sur l’alcool au volant avant 1970. Et même par la suite, pendant des années, ces lois n’ont pas été prises au sérieux. Un vieux viticulteur de mes connaissances ne prenait jamais le volant après le déjeuner sans avoir descendu son litre de rouge : “Sinon je tremble trop”, m’expliquait-il.
Ça ne marchait pas toujours très bien. Dans les années 1970, la France recensait plus de 18 000 morts sur les routes, contre 8 000 au Royaume-Uni. Aujourd’hui on est autour de 3 000, contre 1 600 chez nous. Le taux d’alcool, aujourd’hui fixé plus bas en France qu’au Royaume-Uni, la ceinture de sécurité obligatoire à l’avant et à l’arrière et une floraison de radars ont contribué à cette amélioration. De même que les autoroutes, et des voitures plus solides. Alors oui elles sont moins sympas que la 2 CV ou la Dyane, mais elles sont l’incarnation de la soif de vivre retrouvée des Français.
Certaines traditions ont la vie dure : la sécurité routière a toujours des critères mystérieux quant à l’emplacement des glissières de sécurité en montagne (tous les précipices ne se valent pas, visiblement). Et les dames court vêtues qui fument postées au bord de la route sont bien ce que vous pensez.
Restaurants
À l’époque, le végétarisme n’existait pas. Dans les années 1980, quand dans un restaurant d’une grande ville un visiteur anglais demandait s’il y avait un plat végétarien, je le retenais : “Enfin, ne dis pas de bêtises, on est en France.” Le serveur contre-attaquait : “Mais non monsieur, nous n’avons pas oublié les végétariens.” Et il suggérait l’escalope de poulet.
Le hamburger lui non plus n’existait pas, et vous mangiez quand on vous disait de le faire, en particulier à la campagne. J’ai connu peu de refus aussi catégoriques que ce jour où je me présentai à 13 h 31 dans un restaurant du Massif central qui arrêtait de servir à 13 h 30. Mais l’on pardonnait ce manque de souplesse grâce aux soupières fumantes qui passaient de table en table, à la charcuterie à volonté, au vin à 5 francs le litre et à toutes ces bonnes choses, au buffet d’un relais routier, dont on pouvait remplir son assiette en se prenant pour un chauffeur poids lourd.
Certes, il fallait prendre garde aux andouillettes, manouls et autres préparations visqueuses qui, à l’apparence et à l’odeur, semblent avoir été prémâchées. Il faut toujours se méfier d’ailleurs. La France a gardé ses restaurants traditionnels, qu’il s’agisse des brasseries parisiennes, de la gargote familiale ou du bistrot de village. Les fast-foods, les chaînes de restauration, les bars à sushis et autres restaurants sont venus en plus, sans rien chasser du paysage. Le choix est donc vaste (péruvien, coréen, flamand, j’en passe), le service compétent, et les fromages et les vins parmi les meilleurs au monde – et la saison de la coquille Saint-Jacques bat son plein (pour mon dernier repas je veux de la saint-jacques poêlée).
Il n’y a plus qu’à nous débarrasser de la carte accessible par QR code et ce sera le paradis.
Cafés
Voilà un domaine où l’on a régressé. J’échangerais volontiers tous les Starbucks, Columbus Café et autres coffee-shops pour hipsters amateurs de latte au caramel contre un seul café à la française : en bande sonore une bonne vieille engueulade et des chaises en métal qui grincent sur le carrelage, en déco des photos du club de foot du coin datant de 1976, au comptoir, agglutinée, une clientèle de six vieux types totalisant à eux tous dix-sept dents, occupés à cloper sous le panneau “Interdit de fumer” et à descendre du pastis comme si la pénurie guettait. Bref, s’il y a du lait d’avoine, c’est sans moi.
Tourisme
La France a mis des lustres à choper le truc du tourisme – bizarre tout de même pour une destination où les visiteurs se pressent depuis des générations. Autrefois, le tourisme était une danseuse*, un genre de passe-temps frivole en marge de la vraie économie, celle qui consistait à fabriquer du fromage, des bérets et des voitures en forme de boîtes de thon. Il y avait pas mal de bons hôtels et restaurants, mais les sourires étaient une denrée rare, et dans les musées l’on admirait des collections poussiéreuses de matériel agricole du XIXe siècle, des mannequins déguisés en Robespierre et des vêtements passés à proximité du général de Gaulle. La jeune femme à l’office du tourisme était une nièce que son tonton le maire n’avait réussi à placer nulle part ailleurs. Les campings, pléthoriques, possédaient autant d’infrastructures marrantes qu’un parking de supermarché.
De nos jours, tout n’est pas mieux. Des musées d’intérêt tout limité perdurent. Ainsi le musée de la Porte à Pézenas : installé sur six salles, il renferme suffisamment d’huisseries pour mettre à l’épreuve l’endurance du plus fervent aficionado de la menuiserie. Dans d’autres endroits, les choses ont changé. Les offices du tourisme ont remplacé les nièces par des employés de métier. Une bonne idée, est-on tenté de penser : le tourisme rapporte plus en France que l’aéronautique, qui elle n’a jamais embauché la nièce de qui que ce soit pour resserrer les boulons d’un A320.
L’anglais est parlé partout, les hôtels ont des spas pour ceux qui ne trouvent rien d’autre à faire, les commerces restent ouverts à des heures où autrefois le gérant faisait la sieste, et le pays s’est globalement ouvert. Fermes et domaines viticoles font dans l’hôtellerie, il n’est guère de village ni de petite ville qui n’ait au moins une fête annuelle, et même le cafetier à la clientèle à déficiences dentaires est capable d’un sourire, voire d’un latte caramel.
Shopping
La France s’est dotée d’hypermarchés grands comme un département où l’on peut dégoter tous les produits de consommation courante et moins courante les plus exotiques (y compris le beurre de cacahuètes). Vous pouvez aisément y passer vos quinze jours de vacances sans trouver la sortie. Mais le pays a su aussi conserver des centres-villes dotés de commerces et de marchés vivants. De vrais beaux marchés, pas de sordides terrains vagues jonchés de détritus. La résistance n’a pas été parfaite, mais elle est résolue. Il est encore possible en France de parcourir le centre commerçant d’une ville et de n’y voir ni boutique solidaire, ni bar à ongles, ni pop-up store spécialisé dans la carte de vœux.
La piétonnisation a facilité les choses. Idem du tramway, et des patrouilles de policiers municipaux. Pour de multiples raisons, sur lesquelles je ne m’attarderai pas ici, les villes de France ne se sont pas totalement vidées de leur identité pour la transférer dans des caddies de supermarché. Envie d’une échappée urbaine ? La France a des villes qui valent encore le détour.
Envahisseurs américains
On a mentionné quelques exemples ici (hamburgers, beurre de cacahuètes, Starbucks), mais pas le pire d’entre eux : Disneyland Paris. Le parc a ouvert en 1992 sous les cris d’orfraie. C’est la culture française qu’on assassine, hurlaient-ils. Elle n’y survivra pas, s’angoissaient-ils. N’importe quoi, répliquais-je. La culture française était tout à fait capable de survivre à l’arrivée d’une souris. Ce serait un bonus pour le tourisme français, pas une menace. Et les faits m’ont donné raison. Le parc Disneyland a accueilli l’année dernière 11 millions de visiteurs, mais ils ont été 8,7 millions au Louvre, chiffre en constante augmentation depuis les années 1990.
Tout le monde y a donc trouvé son compte. Tant et si bien d’ailleurs que la fréquentation du Louvre devrait encore augmenter cette année – et je ne parle pas des visiteurs qui entrent par la fenêtre et repartent avec les joyaux de la couronne.
* En français dans le texte.
[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 20 décembre 2025 et republié le 2 janvier 2026]