Le 24 décembre 2024, un navire appartenant à la flotte fantôme russe a sombré en Méditerranée, vraisemblablement après avoir été attaqué par un sous-marin.
L’affaire est digne d’un roman d’espionnage. Qu’est-il vraiment arrivé au cargo russe Ursa Major, qui a sombré en Méditerranée dans la nuit du 23 au 24 décembre 2024 ? Officiellement, une avarie motrice a provoqué la mort de deux des seize marins et scellé le sort du navire, connu pour appartenir à la flotte fantôme russe, ces cargos qui aident le Kremlin à contourner les sanctions occidentales.
Mais l’enquête menée par les autorités espagnoles – qui s’étaient chargées des secours, l’Algérie n’ayant pas répondu aux demandes – semble s’orienter vers une tout autre conclusion.
Après son appareillage le 11 décembre 2024 de Saint-Pétersbourg, l’Ursa Major avait prévu de transiter via le détroit de Gibraltar et la Méditerranée, puis le canal de Suez et enfin l’Asie. Selon le registre qu’il avait déclaré, le cargo transportait des grues portuaires Liebherr – le groupe germano-suisse continue de fournir du matériel lourd aux industries russes –, des couvercles de trappe pour des brise-glace et des conteneurs essentiellement vides.
Mais dès le jour du sauvetage de l’équipage, les Espagnols ont découvert sur le pont deux caisses non déclarées, pesant 65 tonnes chacune et présentant des tuyauteries et des composants caractéristiques de réacteurs nucléaires.
Une torpille à supercavitation ?
Les enquêteurs ont depuis pu établir qu’il s’agissait de deux réacteurs russes de petite taille VM-4SG. Ces derniers étaient vraisemblablement destinés au sous-marin nucléaire lanceur d’engins en cours de construction par la Corée du Nord, et devant lequel Kim Jong-un est d’ailleurs apparu à la télévision, le 25 décembre 2025.
C’est, semble-t-il, la raison pour laquelle la destination officielle du cargo était Vladivostok, où il devait arriver le 22 janvier. Cette route le faisait passer à proximité immédiate du port nord-coréen de Rason, où les grues Liebherr auraient été indispensables pour décharger la cargaison.
Selon La Verdad, quotidien local de la région d’Almeria, la ville d’où étaient coordonnés les secours et l’enquête, la coque du navire coulé présente un orifice d’un diamètre d’une cinquantaine de centimètres avec des déformations de l’extérieur vers l’intérieur. La signature d’une attaque venue de l’extérieur, probablement d’une torpille.
Selon les experts cités par l’article signé par le rédacteur en chef de La Verdad, il pourrait s’agir d’une torpille à supercavitation, c’est-à-dire un engin si rapide qu’il est capable de percer la coque d’un navire sans charge explosive. Ces torpilles produisent un gaz chaud qui vaporise l’eau autour d’elles, ce qui réduit le frottement, augmentant leur vitesse au-delà de 300 km/h.
Seules quelques marines en disposent, dont la Russie, la Chine et l’Allemagne. L’hypothèse émise par les enquêteurs espagnols est donc celle de l’intervention d’un sous-marin occidental pour stopper la livraison des réacteurs destinés au sous-marin nucléaire nord-coréen.
Un navire-espion russe dans l’équation
Le caractère sensible de l’affaire est confirmé par le comportement des autorités russes. Le soir du naufrage, le 23 décembre 2024, le navire d’assaut amphibie russe Ivan Gren a essayé de perturber les opérations de secours espagnoles et s’est ému de l’inspection du navire par les forces ibériques. Et quelques semaines après le naufrage, le navire-espion russe Yantar, doté de moyens de recherche sous-marine et de renseignement, a sillonné la zone, probablement afin de la nettoyer.
Depuis la tentative d’invasion massive de l’Ukraine par la Russie en 2022 et compte tenu des nombreuses manœuvres de guerre hybride menées par le Kremlin dans les eaux occidentales, les marines et les gardes-côtes européens ont nettement relevé leur niveau de vigilance.
Ainsi, le 31 décembre 2025, les autorités finlandaises ont intercepté dans leur zone économique exclusive le cargo russe Fitburg, dont la chaîne d’ancre était à l’eau. Ces dernières années, plusieurs navires russes et chinois ont traîné leurs ancres sur des dizaines, parfois des centaines de kilomètres, pour sectionner des câbles de télécommunications et endommager des infrastructures énergétiques. Il s’agit du premier navire intercepté dans le cadre de l’opération « Sentinelle de la Baltique », chapeautée par l’Otan.
Le cargo Ursa Major le jour de son naufrage, le 23 décembre 2024. Il est soupçonné d’avoir transporté deux réacteurs nucléaires destinés à un sous-marin nucléaire nord-coréen en construction. © (Capture d’écran YouTube)