l’essentiel
À la demande de l’association des maires ruraux de l’Ariège, le préfet Hervé Brabant s’est rendu à Mirepoix ce vendredi 2 janvier pour répondre aux élus ariégeois, qui n’ont pas caché leur colère et leur désespoir au représentant de l’État.

Un chat passe. Une fois, deux fois, trois fois. Puis il se perche sur le toit du pôle social de l’intercommunalité du pays de Mirepoix, observateur attentif, ne sentant sans doute pas la tension qui émane de la foule amassée devant le bâtiment. Il y a des écharpes bleu, blanc, rouge à perte de vue, quelques bonnets jaunes de la Coordination rurale aussi. Mais tous partagent une même colère.

De nombreux maires se sont rassemblés vendredi 1er janvier à Mirepoix.

De nombreux maires se sont rassemblés vendredi 1er janvier à Mirepoix.
DDM ML

Les maires ruraux de l’Ariège se sont rassemblés ici à l’invitation de leur association et de sa présidente et de son vice-président, Marie-Cécile Rivière et Florent Pauly. Une invitation tombée tard dans la soirée du 1er janvier, mais rendue nécessaire par la découverte d’un nouveau cas de Dermatose nodulaire contagieuse (DNC) il y a quelques jours. Après Les Bordes-sur-Arize début décembre, au Gaec de Mouriscou, c’est à Léran que cette maladie, transmise par les insectes et touchant les bovins, a fondu. Protocole sanitaire oblige, 113 vaches ont donc été abattues ce vendredi, et ce alors qu’elles avaient été vaccinées lors de la campagne d’ampleur lancée par le gouvernement le 16 décembre dernier.

Un message « d’apaisement »

Les visages, graves, empreints de tristesse et de colère, se sont tournés ce vendredi vers le préfet de l’Ariège Hervé Brabant, qui avait accepté l’invitation de l’AMRF 09 pour répondre aux élus. Pertinence de l’abattage total après vaccination, faiblesse des plafonds accordés aux agriculteurs touchés, ou encore assouplissement de la commande publique pour pouvoir incorporer facilement la viande des animaux qui sortiront du blocage dans la restauration collective : les demandes adressées au représentant de l’État ont été nombreuses pendant ces deux heures d’échange.

Ce dernier a avant tout tenu à faire passer un message « d’apaisement », mais pas que : propositions de réunions avec les banquiers et la MSA pour voir quelles aides peuvent être débloquées, des comités mensuels présidés par lui-même avec les partenaires du monde économique de l’agriculture pour étudier les cas individuels, une visioconférence entre élus et scientifiques pour expliquer comment fonctionne la maladie et comment sont déterminés les protocoles. « Promis, ce ne sont pas des outils pour vous endormir », a-t-il tenté.

« Je porte votre parole avec force »

Invoquant le temps de la science, en contradiction avec « la société de l’instant, du tout tout de suite », Hervé Brabant a exhorté la foule à faire confiance aux savants et à amener autant de chiffres et d’informations que possible pour appuyer les demandes des agriculteurs auprès de Paris. « Pourquoi c’est à nous d’amener les informations ? Avec la puissance de l’État, comment vous n’avez pas les informations ? Ça va donner du grain à moudre aux complotistes, mais on ne peut qu’avoir l’impression qu’on nous cache des choses », a pointé un élu.

La préfecture à Foix a été jonchée de déchets et de gravats dans la nuit du 1er au 2 janvier.

La préfecture à Foix a été jonchée de déchets et de gravats dans la nuit du 1er au 2 janvier.

Cet exercice d’équilibriste auquel s’est adonné le préfet, représentant de l’État sur le terrain mais appliquant la politique du gouvernement, ne s’est toutefois pas fait sans heurts. Pourtant, ce n’est pas faute d’essayer de faire entendre les revendications ariégeoises auprès du gouvernement, que ce soit pour le relèvement du plafond ou la politique d’abattage, dixit Hervé Brabant : « J’ai poussé l’ensemble de vos idées, je porte votre parole avec force à Paris », a-t-il martelé.

Invectives et tension lors du rassemblement

Mais l’abattage total des bêtes, dispositif qui attire le plus de récriminations, reste encore en vigueur même si le cheptel est vacciné : « Cette méthodologie brutale, ça ne me fait pas plus plaisir que vous. Mais il faut 21 jours pour que l’immunité soit acquise et même si les bêtes sont vaccinées, elles peuvent être porteuses et asymptomatiques, elles peuvent donc contaminer les autres. » « Laissez-nous prendre le risque ! On est des éleveurs, on sait ce que ça implique. Pourquoi on tue les bêtes alors que les 3/4 ne mourront pas de la maladie ? », a seulement rétorqué un maire.

Le préfet Hervé Brabant était présent pour répondre aux questions des élus.

Le préfet Hervé Brabant était présent pour répondre aux questions des élus.

Et cette réponse a attisé peu à peu la colère dans la foule : « Vous êtes Merco-sourd d’oreille », a crié un participant, abondé par une autre qui tonne « T’es un pourri ! Les Centaures (blindés de la gendarmerie présents aux Bordes-sur-Arize, NDLR), ils avaient besoin d’être là ? » Les invectives n’ont cessé, à tel point qu’Hervé Brabant a jugé nécessaire de hausser lui aussi le ton : « Je ne fais pas ce métier pour être menacé, pour qu’on me menace de mort, qu’on menace ma famille ! » Et le représentant de l’État d’affirmer haut et fort : « Le gouvernement est avec vous ! »

Une sortie seulement accueillie par des « Cassez-vous », « L’État n’écoute pas ses paysans », ou les huées de la foule. « L’Ariège, c’est une terre de résistance. Si vous avez un message à faire passer là-haut, c’est que nous ne baisserons pas les bras. Nous tous, les élus, sommes derrière les agriculteurs », a conclu un premier édile.

« Ce sera la guerre »

Si le calme est revenu progressivement, les visages étaient encore fermés à la sortie du rassemblement. « Si on n’a pas de réponse de l’État, on franchira un cap », affirme Florent Pauly. Le président de l’intercommunalité mirapicienne, comme ses collègues, est prêt à mettre sa menace à exécution : rendre leurs écharpes. « L’État se repose beaucoup sur son tissu de mairies. Il aime bien nous donner beaucoup de délégations, grince l’élu. S’il n’y a plus rien, qu’on part tous, peut-être qu’il comprendra. » Il enjoint surtout à réfléchir au protocole partiel d’abattage : « Il faut qu’un nouveau protocole soit défini maintenant pour que dès que l’immunité est atteinte, il soit mis en place, pas trois semaines après. »

Plus largement, c’est tout une réflexion autour d’un plan agricole qu’il faut engager, selon lui, pour sauvegarder ce monde agricole touché par les épizooties ces dernières années et où il n’y a eu que du « saupoudrage. » C’est une idée que lui, ainsi que ses collègues de l’association des maires ruraux de France, portera lors de son audition en commission sur la DNC au Sénat ce mercredi 7 janvier. « On est quand même à six mois de DNC en France, après la Savoie cet été. La profession a fait remonter qu’il fallait faire vacciner il y a plusieurs mois, on leur a dit non jusqu’à subitement dire vaccination totale quand le drame a déjà commencé. Il y a quand même un problème là-dedans ! »

En attendant, le premier édile de Dun encourage les consommateurs à acheter la viande locale chez ces agriculteurs qu’il sent « à bout ». « On va tomber dans un grand chaos, s’inquiète-t-il. L’opinion publique le sent, mais pas le gouvernement. Mais si on n’a pas de réponse concrète, je crains le pire. »

Un espoir qui s’amenuise

Même son de cloche du côté de son collègue de Saint-Félix-de-Tournegat, Sébastien Durand, aussi président de la Coordination rurale 09 (CR). Que ce soit pour la vaccination lancée tardivement ou l’enveloppe d’aide « dérisoire » débloquée par l’État, il déplore que le préfet ne se soit engagé sur rien, « même s’il faut être honnête et qu’il n’a pas la main sur tout. »

Et l’agriculteur d’abonder : « Je me demande où Madame Genevard (ministre de l’Agriculture, ndlr) nous mène. Si elle veut qu’il n’y ait plus d’agriculteurs, autant vendre le peu de capital qu’on a et on s’en va dans un autre pays. » L’espoir, il y en a de moins en moins, renchérit-il, et quand il n’y en aura plus, « ce sera la guerre. Ce n’est pas par plaisir, je m’en excuse auprès des gens, mais on n’a plus de solution. »