Le Canada pourrait battre son record de médailles aux prochains Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, mais aussi s’y faire dépasser par les États-Unis pour la première fois en une douzaine d’années. Toutefois, c’est surtout après que les choses risquent vraiment de se gâter, craint le chef du sport au Comité olympique canadien (COC).

Eric Myles n’aime pas annoncer des objectifs de récolte de médailles trop précis à la veille de la tenue de Jeux olympiques. Même si les bonnes performances des Canadiens dans plusieurs disciplines ces derniers temps donnent des raisons de penser que leur record hivernal de 29 médailles aux Jeux de Pyeongchang, en 2018, pourrait être à leur portée, il préfère rester vague et rappeler les nombreux aléas auxquels font face les athlètes d’élite lorsqu’ils se retrouvent sur la plus grande scène sportive de la planète.

« Compte tenu de nos résultats passés, je dirais que n’importe quoi entre 20 et 30 médailles serait bien, mais je ne m’arrête pas à cela », déclare en entrevue au Devoir celui qui est le chef du sport au COC depuis 2014. « Notre objectif est d’assurer à nos athlètes et à notre équipe les meilleures conditions possibles pour qu’ils donnent la pleine mesure de leur talent. Si on arrive à 30 médailles, ça va être extraordinaire, mais ça voudra aussi dire que tout est tombé en place. Le fait de terminer sur le podium, quatrième ou sixième dépend de tellement de facteurs. Quelques centièmes de seconde, une minuscule erreur, un moment de grâce, une blessure ou un virus avant la compétition… »

L’une des beautés de l’équipe canadienne est sa grande diversité de talent, dit-il. « Il y a des pays qui adoptent des approches très ciblées où, en dehors de deux ou trois disciplines, ils ne tentent même pas leur chance. » Au Canada, c’est tout le contraire. Les sports où l’on peut espérer se démarquer au point de monter sur le podium seront nombreux.

On pense naturellement au hockey masculin et féminin, ou au curling. Il y a aussi le patinage de vitesse, où le Canada et le Québec ont toujours été forts, mais où leurs succès ont été si grands ces derniers temps que l’équipe de courte piste s’est fixée pour objectif de battre son propre record de six médailles établi aux Jeux de Salt Lake City, en 2002, et qu’il ne serait pas impossible de voir deux Canadiennes sur les mêmes podiums en longue piste. Et que dire du ski acrobatique — où il n’y a pas que le prodigieux Mikaël Kingsbury qui brille — et des épreuves de planche à neige ? Et ne tenez pas les Canadiens pour battus au patinage artistique, ni au saut à ski ou au skeleton.

Le rival américain

Passer le cap des 30 médailles ne serait pas seulement le meilleur résultat du Canada en 100 ans de Jeux olympiques d’hiver, ce serait aussi sa deuxième meilleure marque olympique tous Jeux confondus, après ses 44 médailles aux Jeux d’été de Los Angeles en 1984. Des Jeux marqués toutefois d’un astérisque, parce que boycottés à l’époque par presque tous les pays du redoutable ancien bloc de l’Est.

Parlant de tensions géopolitiques, Eric Myles avoue ne pas penser seulement au nombre total de médailles. Il aura aussi à l’œil à quel rang l’équipe canadienne se classera en Italie. Notamment par rapport à la délégation américaine.

« Aux Jeux d’été, c’est autre chose, mais aux Jeux d’hiver, nos deux pays sont généralement proches l’un de l’autre et les Américains ne nous ont pas battus depuis dix ans », dit-il. « Je préférerais, franchement, que cela reste comme ça cette année, même si — j’espère me tromper — ils pourraient être très forts. Je les connais bien. Ils ont comme objectifs bien précis de gagner les Jeux d’hiver et ils progressent vers ça. »

« Crise financière »

Au Canada, c’est malheureusement tout le contraire qui est en train de se produire, déplore Eric Myles. Depuis 20 ans, le financement de base du sport par le gouvernement fédéral n’a pas augmenté d’un sou, ne serait-ce que pour compenser la hausse du coût de la vie. Pour corriger la situation, le COC, qui tire plus de 90 % de ses revenus du secteur privé, espérait 140 millions d’investissements annuels supplémentaires du premier budget Carney, mais ça n’a pas été pour cette fois.

Dans le domaine, cela laisse le Canada en queue de peloton des pays du G7 et loin derrière bien d’autres pays. À titre de comparaison, le fédéral consacre au sport l’équivalent de 8 $ par habitant, alors que cet effort se situe entre 20 $ et 25 $ en France, au Royaume-Uni et en Italie et qu’il dépasse souvent 30 $ en Australie ou dans les pays d’Europe du Nord.

Au sommet de la pyramide sportive, cela se traduit par une équipe de patinage courte piste qui doit se débrouiller avec un budget deux fois moindre que ses rivaux italiens ou sud-coréens. Et des athlètes qui doivent payer de leur poche, recourir à du sociofinancement et même s’endetter pour aller gagner des médailles sur la scène internationale.

Dans son rapport préliminaire, dévoilé cet été, la Commission sur l’avenir du sport au Canada a parlé d’une « crise financière » qui menaçait non seulement le sport d’élite, mais aussi la pratique du sport tout court. Du côté des organismes nationaux de sport, cela en a amené 80 % à ne plus participer à certaines compétitions auxquelles auraient normalement droit les athlètes, 70 % à réduire ou cesser leur programmation, 90 % à réduire ou éliminer des camps d’entraînement et 80 % à augmenter la cotisation des athlètes.

Le pire est à venir

Cela ne manque pas de réduire l’accès et la pratique de certains sports, notamment chez les Canadiens aux revenus les plus modestes, observe Eric Myles. « Il ne s’agit pas de choisir entre le sport d’élite ou l’activité sportive pour tous. Il faut faire les deux, et les deux se nourrissent l’un l’autre. » Cela incite aussi les fédérations sportives à concentrer leurs ressources sur les athlètes qui appartiennent déjà à leur fine élite, au détriment de leur relève et du plus grand nombre. « Non seulement on se trouve forcé à écarter des jeunes de plus en plus vite, mais aussi de façon injuste. »

« C’est tout cela qui me fait dire que j’ai confiance dans les bons résultats que nous pouvons récolter à Milan-Cortina, mais que c’est pour la suite que je suis très inquiet. »

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