La publication de la nouvelle «stratégie de sécurité nationale» (National Security Strategy, NSS) sur le site de la Maison-Blanche, le 5 décembre 2025, a choqué les chancelleries du monde entier. Après avoir, pendant des mois, fait feu de tout bois contre l’Europe, l’administration états-unienne vient de prononcer une instance de divorce.

Pourtant, les dirigeants européens auront la faculté de relativiser ce document, malgré son agressivité étonnante envers des soi-disant alliés. Ils ont tort. Comme ils avaient tort de ne pas croire en l’élection de Donald Trump en 2016, ou en sa réélection en 2024, ou dans le radicalisme de son programme de second mandat, néanmoins annoncé.

La stratégie de sécurité nationale des États-Unis scelle –symboliquement, elle a une importance toute théorique– la rupture de huit décennies de politique extérieure américaine, initiée par le président Franklin D. Roosevelt en 1942, qui avait conduit à l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, puis à l’Alliance transatlantique, la Guerre froide et à une ère de Pax Americana, pour le meilleur et pour le pire. Cette ère est maintenant révolue. Il est temps d’en prendre acte.

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Ce que contient la «stratégie de sécurité nationale»

La National Security Strategy est un document qui paraît approximativement lors des deux premières années de chaque mandat d’un président américain. C’est le fruit de mois de travail impliquant de nombreuses administrations des États-Unis, qui se veut précis et exhaustif. Ou comme l’a écrit Joe Biden dans son introduction en octobre 2022: «Il s’agit d’une stratégie à 360 degrés, ancrée dans le monde d’aujourd’hui, qui définit l’avenir que nous souhaitons et fournit une feuille de route pour y parvenir.» Les mots sont choisis, pesés, mesurés: le (nouveau) président des États-Unis cherche à imposer sa marque.

Cette fois-ci, rien de tel. C’est comme si on en avait confié la rédaction à Conan le Barbare. Apparemment, cette NSS trumpienne est l’œuvre de Michael Anton, un partisan MAGA «proche» du blogueur néoréactionnaire américain Curtis Yarvin. L’ensemble est court (trente-trois pages), brutal, dépourvu de détails et d’analyse. Ce n’est pas une stratégie, c’est une révolution culturelle, une charte idéologique.

D’abord, c’est un document qui se veut une conceptualisation de la vision de Donald Trump. On trouve vingt-sept mentions du nom du président états-unien sur vingt-neuf pages de texte, contre une seule pour Joe Biden en octobre 2021 et aucune pour George W. Bush en 2006. La NSS de décembre 2025 est aussi un retour au XIXe et au début du XXe siècle, celui de James Monroe (1817-1825), William McKinley (1897-1901) et Theodore Roosevelt (1901-1909).

Et en quelque sorte, comme nous l’expliquions en mai 2024, le retour à une tradition «isolationniste», non interventionniste (hors Amériques), protectionniste (les droits de douane de William McKinley), et anti-immigration. C’est l’America First, au nom évocateur du Comité America First de l’aviateur Charles Lindbergh. La NSS signale la fin du mondialisme, du libre-échange, de l’exploitation de la générosité américaine, c’est la fin d’une vision «globale» de l’Amérique. Ce qui compte, c’est ce qui sert ses intérêts, et rien d’autre. Il n’y a plus d’amis au sens classique, seulement des intérêts convergents, des vassalités, des menaces.

Le document explique aussi que l’époque où l’Occident donnait des leçons de morale au reste du monde est révolue, ce qui ne manquera pas de satisfaire nombre de pays du Sud global.

Cette stratégie de sécurité nationale prend le contre-pied des néoconservateurs, qui ont dominé le Parti républicain de 2000 au Tea Party (dès la fin des années 2000). Il faut éviter les guerres à tout prix. Si elles doivent être menées, elles doivent l’être grâce à la quasi-invincibilité de l’armée des États-Unis, être rapides, stupéfiantes et sans pertes de vies américaines. L’autre obsession de la NSS, c’est le contrôle des flux migratoires au niveau mondial, pas seulement au niveau des États-Unis, nous y reviendrons.

Le document explique aussi que l’époque où l’Occident donnait des leçons de morale au reste du monde (droits humains, homosexualité, etc.) est révolue, ce qui ne manquera pas de satisfaire nombre de pays du Sud global. La NSS vilipende les politiques de développement durable ou de décarbonation profonde. Le document réaffirme la supériorité des États-nations et fustige les organisations internationales.

Puis, après cette litanie de principes iconoclastes, la NSS entre dans le vif du sujet. Il segmente la stratégie américaine par régions. D’abord, l’hémisphère occidental («Western Hemisphere»), c’est-à-dire les Amériques: les États-Unis, la puissance dominante, s’attribuent un droit d’ingérence sur l’ensemble de la région. C’est le «corollaire de Trump» (en référence au corollaire de Theodore Roosevelt de 1904) à la doctrine Monroe. Cette politique assumée justifie le blocus naval imposé au Venezuela, les attaques contre le président colombien Gustavo Petro ou celles contre le gouvernement mexicain, les critiques à l’encontre du Canada, les menaces sur le canal de Panama ou la volonté d’acquérir le Groenland. Si on reprend la terminologie impériale chinoise (idoine à l’ère de Donald Trump), ce sont des États «vassaux».

D’ailleurs, la NSS utilise un langage très conciliant vis-à-vis de la Chine (comme avec la Russie). Le but est double: gagner la bataille économique et pour cela transformer les relations économiques biaisées qui ont prévalu entre la Chine et les États-Unis depuis trente ans, et aussi éviter une confrontation entre la Chine et Taïwan, afin de ne pas bouleverser les routes maritimes mondiales. Le document encourage d’autres zones ou pays (Europe, Japon, Australie, Mexique, etc.) à «adopter des politiques commerciales qui contribuent à la réorientation de l’économie chinoise vers la consommation domestique», car l’Amérique a cessé d’absorber leurs surplus. Quant au Moyen-Orient, la NSS réitère son soutien indéfectible à Israël et aux accords d’Abraham.

L’Europe, une civilisation en perdition? 

Les problèmes de l’Europe ne se limitent pas à des dépenses militaires insuffisantes et à la stagnation économique (la part mondiale du PNB a baissé de 24% à 14% en trente-cinq ans). Selon la stratégie de sécurité nationale américaine, l’Europe fait face à un risque d’«effacement civilisationnel». Entre une démographie anémique, une immigration qui «transforme le continent», une réglementation étouffante, non seulement les pays européens, avec leurs armées en déclin et leurs économies vacillantes, pourraient ne plus être des alliés fiables, mais il est plausible qu’à «long terme», certains des membres de l’OTAN deviennent des pays «à majorité non européenne».

De plus, si les Européens considèrent la Russie comme une «menace existentielle», c’est en raison de leur «perte de confiance» (comprenez, civilisationnelle). On en est arrivé là car des élites non élues menacent la liberté d’expression et utilisent des moyens non-démocratiques pour stopper la marche des partis «patriotiques» vers la conquête du pouvoir, nous dit le document.

Si ça ressemble au programme de beaucoup de partis européens de droite «dure» et de ceux d’extrême droite, c’est que ça l’est. Comme nous l’expliquions en octobre 2025, la droite MAGA (Make America Great Again) a une lecture culturelle (au sens des «guerres culturelles» aux États-Unis) et idéologique de la politique étrangère. Ce n’est pas tant une prétendue affinité envers le pouvoir russe qu’une haine viscérale des élites européennes qui les anime. Pour les membres de la sphère MAGA, l’Europe est à la dérive. C’est un ensemble antidémocratique où les élites mondialistes, centristes et libérales oppressent les masses en les déchristianisant, les privent de leur identité en les noyant dans une immigration non européenne et les appauvrissent en les étouffant à coups de réglementation.

L’influence de la droite MAGA à venir  

Le plan de route de la droite MAGA est clair. D’abord, ses partisans vont tout faire pour que les partis Reform UK, Rassemblement national (RN) et Alternative pour l’Allemagne (AfD) arrivent au pouvoir, respectivement au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Avec environ 30%, 36% et 26% d’intentions de vote dans leurs pays respectifs, ces formations populistes d’extrême droite sont «dans la course». Une fois leurs «alliés» au pouvoir, les MAGA misent sur la destruction des institutions européennes, la paix avec la Russie et la fin de l’immigration de masse, de façon à contenir un risque perçu (pour eux) de basculement de la civilisation européenne.

Dès lors, les ingérences ne sont pas une hypothèse, mais une certitude. Elles interviennent déjà à une multiplicité de niveaux. Les messages d’Elon Musk soutenant l’AfD ou les encouragements vis-à-vis de Reform UK de Nigel Farage, les attaques de Donald Trump, de J.D. Vance… tout cela n’est que le début. Les ambassades américaines en Europe ont été chargées de compiler des chiffres sur les crimes commis par les migrants dans leurs pays respectifs.

À seize mois de l’élection présidentielle en France, les provocations, les opérations d’influence et les menaces vont se multiplier. 

Le 23 décembre, le département d’État a interdit l’entrée de leur territoire à cinq personnalités européennes, dont un ancien commissaire, Thierry Breton. Ainsi, selon le média spécialisé Intelligence Online, la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) se serait intéressée aux agissements d’un officiel de l’ambassade américaine qui serait intervenu dans un lycée de l’ouest de la France.

La liste continue. Selon le Figaro, des officiels américains, des membres du groupe de réflexion The Heritage Foundation ont rencontré en mai 2025 des représentants du RN et de Reconquête. Markus Frohnmaier, député allemand de l’AfD au Bundestag, était l’invité d’honneur d’un gala des jeunes Républicains en décembre. Et, selon Der Spiegel, l’administration américaine étudierait des sanctions contre les juges français qui ont condamné Marine Le Pen en mars et les juges allemands qui bloquent les chances électorales de l’AfD.

À seize mois de l’élection présidentielle de 2027 en France, les provocations, les opérations d’influence et les menaces vont se multiplier. Avec un but clair, faire élire le ou la candidat·e du Rassemblement national avec la plus grande majorité possible. Pour la première fois de son histoire moderne, la France sera sous le feu croisé des apôtres du Kremlin et de ceux de la droite MAGA. Est-ce que cela contribuera à porter le RN au pouvoir ou au contraire à le faire perdre? Il est impossible de le savoir. Mais il faut agir: augmentation urgente des budgets de la défense, de ceux du renseignement, une voix plus énergique des États souverains européens et un principe de réciprocité face aux attaques. En d’autres termes, la fin de l’apaisement.