Un soir d’hiver, dans un gratte-ciel de la capitale russe, un Syrien expatrié dîne au restaurant Sixty, perché au 62ᵉ étage, parmi la jet-set de Moscou. Les serveurs lui demandent de ne pas prendre de photos: des personnalités de haut rang seraient présentes. Et pour cause, il constate bien vite que Bachar el-Assad, déchu de son trône, dîne à quelques tables de lui.

Un an après la chute éclair de son régime face à l’offensive rebelle, le dictateur syrien vit une retraite luxueuse en Russie, pays qui l’a soutenu militairement pendant plus d’une décennie et qui l’accueille désormais avec bienveillance. Une enquête du New York Times révèle les dessous d’un exil doré pour tout le clan Assad.

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter de Slate !
Abonnez-vous gratuitement à la newsletter de Slate !Les articles sont sélectionnés pour vous, en fonction de vos centres d’intérêt, tous les jours dans votre boîte mail.

Selon plusieurs proches et anciens officiers syriens, Bachar el-Assad et sa famille ont été exfiltrés fin 2024 vers Moscou par jet privé, escortés par des convois blindés. Leur première escale: des résidences administrées par le Four Seasons, facturées jusqu’à 13.000 dollars la semaine (11.000 euros environ). Rapidement, le clan s’installe dans un penthouse au sein du complexe de la Fédération, un ensemble emblématique de la capitale russe où se trouve le fameux restaurant Sixty.

Quelques mois plus tard, l’ex-président aurait été déplacé, sous haute protection du FSB, vers une villa de la Roublevka, surnom de la banlieue ultra-select de Moscou prisée des oligarques. Avec ses villas fortifiées et ses centres commerciaux de luxe, le quartier abrite plusieurs cadres du régime Assad. Les services russes surveillent chaque déplacement du clan du dictateur déchu et interdisent aux membres de la famille toute prise de parole publique.

Les réseaux sociaux de la famille, bien que verrouillés, laissent filtrer quelques indices. En novembre, Bachar el-Assad organisait une réception extravagante dans une villa moscovite pour fêter les 22 ans de sa fille Zein. Champagne, invités russes triés sur le volet et tenues de haute couture: un contraste saisissant avec les ruines laissées derrière eux à Damas et Alep. La nièce de Bachar, Sham al-Assad, fille de son frère cadet Maher, fêtait quant à elle son propre anniversaire quelques semaines plus tôt, à Dubaï, dans le restaurant français Bagatelle, avant de poursuivre la fête sur un yacht de luxe.

Luxe, calme et diplômée

Les deux jeunes femmes vivent désormais entre Moscou et Abou Dabi. Selon d’anciens officiers syriens, la famille aurait passé un accord avec les Émirats arabes unis pour permettre à leurs enfants d’y séjourner. Zein a repris ses études à la Sorbonne Université Abou Dhabi, escortée en permanence de gardes du corps, avant d’obtenir un diplôme du prestigieux Institut d’État des relations internationales de Moscou.

Pour d’autres étudiants syriens, sa présence sur le campus a suscité malaise et indignation. Un étudiant lui aurait lancé dans un groupe de discussion qu’elle «n’était pas la bienvenue». Peu après, le fil de conversation a disparu et le jeune homme a été expulsé de l’université.

Le frère du dictateur, Maher el-Assad, ancien chef de la redoutée 4ᵉ division, continue de mener une vie aisée entre les tours du quartier d’affaires moscovite et les bars à chicha branchés. Dans une vidéo publiée en juin sur Facebook, on le voit au Myata Platinum Lounge, visiblement serein pour quelqu’un accusé par les ONG de crimes de guerre: tirs sur des manifestants désarmés, sièges meurtriers, gestion d’un trafic de drogue d’État, un CV bien fourni.

Une fortune intacte?

Malgré la perte du pouvoir, les Assad semblent avoir mis à l’abri une part considérable de leur fortune. Plusieurs sources proches du clan affirment que Moscou leur a garanti une immunité de fait, en échange de leur silence politique et d’une discrétion absolue sur leurs avoirs financiers. Pour les deux frères, l’exil ne ressemble pas à une punition: Bachar et Maher fréquentent les mêmes lieux que les élites russes qu’ils courtisaient jadis comme partenaires militaires.

Tous n’ont cependant pas bénéficié de ce traitement de faveur. Si Maher semble avoir pris soin de ses proches et de sa garde rapprochée, en les aidant financièrement, Bachar s’est montré moins généreux. Son bras droit personnel, un assistant embarqué malgré lui dans la fuite précipitée de son patron, raconte avoir été abandonné à Moscou, sans passeport ni argent. Logé temporairement dans le même hôtel cinq étoiles que le clan Assad, il s’est retrouvé incapable de payer la note astronomique. Les appels à son ancien patron sont restés sans réponse.

Transféré par les Russes dans un logement de fortune, il a finalement regagné la Syrie, où il vit discrètement dans un village de montagne. «Bachar vit comme si rien ne s’était passé, témoigne un de ses anciens collègues. Il nous a humiliés en Syrie, et il nous a baisés quand il est parti.»

Alors que la Syrie tente tant bien que mal de se reconstruire après quinze ans de guerre et des centaines de milliers de morts, le silence du Kremlin et le faste du clan Assad ont un goût plus qu’amer pour le peuple syrien qui paye toujours le prix de ces longues années de conflit.