Il est des regards qui enjambent les siècles en évoluant, se prenant et se déprenant des « moments artistiques ». L’art de Martial Raysse (né en 1936) est de ceux-là. Membre du Nouveau réalisme au début des années 1960, puis d’un mouvement Pop Art français dont il ne perçoit plus que les limites après 1968, il ne cesse d’expérimenter des formes, de la peinture aux assemblages, en passant le néon, avant de revenir aux leçons des maîtres anciens. Du 10 janvier au 14 mars 2026, la galerie Templon consacre une exposition à une trentaine de ses œuvres les plus récentes.

La Paix, un tableau monumental de 2023, était exposé sur le stand de la galerie Templon pendant Art Basel. Quelle était votre intention en le peignant ?

Si on pense à l’Ukraine, on comprend pourquoi j’ai peint la paix. J’ai vécu la guerre très jeune et je sais ce qu’est la paix, c’est un archétype. Je l’ai donc représentée avec des personnages d’aujourd’hui. La peinture n’est pas faite pour plaire aux yeux, mais pour plaire à l’esprit.

Martial Raysse, La Paix, 2023, acrylique sur toile, présentée le stand de la galerie Templon à Art Bsael Paris 2025. © Connaissance des Arts / Agathe Hakoun

Martial Raysse, La Paix, 2023, acrylique sur toile, présentée le stand de la galerie Templon à Art Bsael Paris 2025. © Connaissance des Arts / Agathe Hakoun

Ce tableau, La Paix, est le pendant d’un autre tableau monumental, La Peur, peint la même année ?

Oui. La Peur, c’est la peur pendant la guerre. La peur est plus proche de moi parce que c’est un souvenir du temps… Mon père avait fait des études à Brighton, en Angleterre. Et quand la guerre a éclaté, l’Intelligence Service britannique s’est renseigné sur les Français qui avaient fait leurs études en Angleterre. Ils sont allés le chercher pour lui demander de travailler pour elle. Mon père s’est fait engager et puis, un jour, il a été dénoncé. Il est alors entré dans la clandestinité, et ma mère, ma sœur et moi, la Résistance nous a exfiltrés vers le maquis dans le Vercors. On habitait dans des cabanes et de là, on voyait la plaine, et de temps en temps, on voyait des fermes qui prenaient feu, parce que les Allemands soupçonnaient qu’elles nourrissaient le maquis et les incendiaient. C’est ce que représente mon tableau. Des gens en planque sous un abri de fortune qui regardent le feu dans la plaine.

De cet héritage de la Résistance, avez-vous gardé un engagement politique ou êtes-vous attaché à certaines valeurs ?

Oui, à la justice et à l’indépendance d’esprit. Ne pas faire comme les autres et toujours agir justement. Tâcher, au moins. C’est plus simple, plus immédiat et plus salutaire.

Vous avez voulu être poète avant d’être artiste ?

Oui, je suis un poète avant tout, mais la poésie concerne peu de monde aujourd’hui. Je me suis aperçu quand j’étais assez jeune que la poésie était pratiquement intraduisible, j’ai été conforté dans cette idée quand j’ai acheté un livre sur Hölderlin, que j’aimais beaucoup. Et, pour le même poème, il y avait quatorze traductions différentes par différents écrivains. Ça m’a découragé et je me suis dit : « Si tu dis “pomme”, ça ne dira rien aux Japonais, mais si tu peins une pomme, ils comprendront tout de suite. »

© Connaissance des Arts / Myriam Boutoulle

L’artiste Martial Raysse dans son atelier, 2025. © Connaissance des Arts / Myriam Boutoulle

Vous avez choisi la représentation parce que le langage se dérobait ?

Oui, parce qu’il est intraduisible, en fin de compte, alors que l’image, tout le monde la lit.

Mais vous continuez à écrire des poèmes, en particulier des sonnets…

C’est ce qui me plaît. J’ai toujours cherché à faire ce qui était le plus difficile. Je n’ai pas beaucoup de goût pour les vers libres. C’est trop facile. Alors que pour le sonnet, il faut vraiment restreindre sa pensée afin qu’elle devienne taillée comme un saphir.

Sans tout dévoiler, pouvez-vous nous parler de cette exposition qui se prépare à la galerie Templon ?

Je vais montrer des tableaux que j’ai faits ces dix dernières années. Trois très grandes acryliques sur toile (La Peur et La Paix, 2023 ; Le Grand Jury, 2021), plusieurs formats moyens, des petits portraits. Et des tableaux en cours que j’espère terminer pour l’exposition.

Vous vivez depuis 1979 près de Bergerac, où vous avez installé votre atelier dans une vieille grange. Pourquoi vous être retiré là-bas ?

Je ne voulais plus être à Paris. Je ne voulais plus voir personne. J’avais le sentiment que, pour progresser, je devais me mettre à l’écart. Être simplement concentré sur mon travail. Sur des kilomètres, il n’y a personne autour de moi. Je suis en calme complet pour l’esprit.

L'atelier de Martial Raysse, près de Bergerac.  Photo : © Léon Prost

L’atelier de Martial Raysse, près de Bergerac. Photo : © Léon Prost

Justement, comment travaillez-vous vos tableaux dans votre atelier ? Vous faites des dessins préparatoires ?

Après la période Spelunca (qui marque l’adoption d’une pratique de la peinture figurative en dialogue avec l’histoire de l’art, NDLR), au moment où j’ai commencé à prendre conscience de ce qu’était la vraie peinture par rapport au Pop Art qui était un mensonge maniériste, j’ai compris petit à petit, pour les tableaux plus grands, la nécessité de faire comme les anciens, des modello. Depuis cette époque, je fais des modelli  très précis, de grandes feuilles de papier où tout le tableau est préparé. Après, il suffit de le projeter sur la toile.

Quelles techniques utilisez-vous pour vos dessins préparatoires ?

Ça vient la plupart du temps au crayon. Mais des fois j’utilise le fusain, et j’ajoute des couleurs avec le pastel. Le trait, c’est comme un couteau qui charcute les chairs, il doit être aigu. C’est quelque chose de très violent. Ce n’est pas une harmonie, c’est un trait cruel, très précis. Un acte décidé, très profond.

L'artiste Martial Raysse dans son atelier, 2025. © Connaissance des Arts / Myriam Boutoulle

L’artiste Martial Raysse dans son atelier, 2025. © Connaissance des Arts / Myriam Boutoulle

Vous utilisez des techniques anciennes, comme la détrempe et la tempera ?

La détrempe, c’est un liant et des poudres. La peinture acrylique que j’utilise le plus souvent maintenant, ce sont des poudres mélangées avec un liant, ça revient au même. L’intérêt de l’acrylique et de la peinture à tempera, c’est que l’image est sèche alors que la peinture à l’huile est grasse. Mon idéal, c’est la fresque, parce que la couleur rentre dans la matière, comme une peau. La tempera et l’acrylique donnent un peu cette impression. Mon ambition, c’est de peindre à fresque, mais je n’ai pas trouvé de lieu pour le faire.

La question de la couleur est importante dans votre travail. Vous aviez déclaré : « Si la forme est juste, la couleur, naturellement, vient s’y inscrire. » Les couleurs ne sont pas réfléchies à l’avance ?

Non. Tout à coup, on sent qu’il faut un bleu, un jaune ou un rose. C’est intuitif. Quand on est coloriste, les couleurs viennent spontanément.

Le choix de ces couleurs vives et stridentes, c’est le goût que vous avez depuis le début ?

Depuis toujours. Je cherche un au-delà de la couleur, une tension de la lumière qui soit au-delà de la couleur. Les couleurs fluorescentes que j’utilisais à mes débuts, ou maintenant les verts ou les bleus très forts, ça m’attire. Mais en même temps, je me suis aperçu en allant au Cabinet des dessins du Louvre qu’on peut obtenir les mêmes degrés d’intensité simplement en mélangeant les couleurs d’une manière adéquate. Je me suis aperçu, par exemple, en regardant les dessins de Raphaël, que tout à coup, il dessine tellement juste qu’au coin des lèvres, il y a une petite tache de papier qui n’est pas dessinée et qui brille comme un néon. Simplement par le jeu de l’ombre et de la lumière. Maintenant, j’essaie ça davantage qu’auparavant. Parce que la peinture, en fin de compte, n’est qu’une affaire de lumière.

Martial Raysse, La Peur, 2023 Acrylique sur toile, 300 × 400 cm. Courtoisie de l'artiste et Templon, Paris – Bruxelles - New York. Photo © Artist's studio

Martial Raysse, La Peur, 2023 Acrylique sur toile, 300 × 400 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York. Photo © Artist’s studio

Comment expliquez-vous le fait qu’il y ait autant de personnages dans vos tableaux, comme une accumulation ?

Je ne sais pas, parce qu’ils sont nécessaires pour donner la dimension spirituelle du tableau. Et puis, en même temps, les êtres humains sont plus intéressants que le paysage. Pour l’histoire que je veux raconter dans le tableau La Paix, par exemple, ce sont des archétypes humains. Je préfère mettre des personnages en situation de paix, calmes, plutôt que deux personnages devant un immense paysage, ce qui serait une solution de facilité. Je mets le plus de personnages possible, parce qu’ils ont une attitude différente qui concourt au résultat d’ensemble.

Vous aviez dit dans une conversation avec Otto Hahn : « Influencé par Mallarmé, je cherchais à réduire la phrase à sa quintessence pour n’employer que deux mots qui s’entrechoquent. » Ça, c’est pour la poésie. Est-ce que dans votre peinture, les personnages ou les couleurs s’entrechoquent ?

Non, ce n’est pas ce que je cherche. Je cherche plutôt l’harmonie. Elle doit venir de ce que les personnages évoquent, dans le contraste entre deux scènes juxtaposées, comme dans le tableau en cours d’exécution dans mon atelier : d’un côté, une jeune femme tient dans ses mains un foulard bleu, signe d’espérance ; de l’autre, un petit voyou le lui arrache. Voyez comment ça vient : je vous en ai parlé et maintenant, j’ai envie d’aller travailler sur la toile… Pour moi, la peinture, c’est des coups de cœur. De la vie, du désir. S’il n’y a pas de désir, ça ne marche pas. C’est vide, plat, mort. Le désir traîne avec lui la beauté et la vie.

Vous n’avez pas d’assistant ? Même pour les très grands formats ?

Non. Le temps qu’on explique, on perd de trop de temps. Personne ne peut se mettre à ma place. Je suis un solitaire. C’est très long. En moyenne, trois ou quatre ans pour un grand tableau. Les artistes qui ont des assistants, c’est qu’ils ont préconçu une rhétorique.

Martial Raysse, La Reine du Monde, 2018, huile sur toile, 200 × 165 × 3 cm. Courtoisie de l'artiste et Templon, Paris – Bruxelles - New York. Photo © Artist's studio

Martial Raysse, La Reine du Monde, 2018, huile sur toile, 200 × 165 × 3 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York. Photo © Artist’s studio

Vous fuyez la rhétorique et l’esthétique formaliste.

Exactement. C’est mort. Ça tue l’esprit.

C’est ce que vous aviez fui en 1966, après votre période Pop Art ?

Oui, j’ai compris que c’était répétitif, un maniérisme. Le maniérisme peut être touchant, attendrissant, intéressant, etc. Mais c’est un maniérisme, ce n’est pas la voie royale. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la voie royale, la peinture classique.

Vous vous réclamez de la peinture d’histoire. Quels sont les maîtres dont vous vous inspirez, qu’on retrouve dans votre œuvre ?

Quand j’ai compris les limites du Pop Art et que j’ai décidé de suivre la voie de la peinture traditionnelle, je me suis inscrit dans ce que j’appelle la « stricte obédience », c’est-à-dire le respect des maîtres anciens et de leurs techniques. J’ai une tendresse particulière pour Piero della Francesca et pour Giuseppe Maria Crespi. Ce sont des peintres très différents, mais tous les deux m’intéressent beaucoup. En ce moment, surtout Crespi.

Pour quelles raisons ?

Parce que je trouve qu’il a su allier le dessin avec une manière de traiter la pâte qui me convient. La manière dont il pose la pâte, en suivant le volume, est très charmante.

Et dans vos toiles, on trouve aussi des références à Ingres, à Ensor aussi ?

Ensor, c’est possible, mais ce n’est pas volontaire. Ingres, oui, mais je n’aime pas trop ça parce que c’est un peu lâché.

À vos débuts, vous vous êtes inspiré d’Ingres avec L’Odalisque verte et beaucoup plus tard, avec le tableau Dieu merci.

Non, pas vraiment. Dieu merci, c’est un ovni à part. Pour moi, ça n’a pas grand-chose à voir avec Ingres. Sinon que c’est une femme nue dans un espace particulier, mais pour moi, ce n’est plus Ingres à ce moment-là. Parce que je crois que c’est beaucoup plus sensuel qu’Ingres. Ingres, ce sont des femmes un peu métalliques, en tôle, alors que mon tableau est plus vivant. Les femmes d’Ingres sont en Fibrociment.

Martial Raysse, Made in Japan - La grande odalisque, 1964, peinture acrylique, verre, mouche, passementerie en fibre synthétique, sur photographie marouflée sur toile, 130 x 97 cm, Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. GrandPalaisRmn © Adagp, Paris, 2025

Martial Raysse, Made in Japan – La grande odalisque, 1964, peinture acrylique, verre, mouche, passementerie en fibre synthétique, sur photographie marouflée sur toile, 130 x 97 cm, Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. GrandPalaisRmn © Adagp, Paris, 2025

Vous préférez aller du côté de la sensualité ?

De la vérité, tout simplement.

Dans les tableaux comme La Peur et dans certaines sculptures comme Actéonne (2019), souvent les personnages lèvent les bras. C’est l’effroi, la surprise ?

Non, on se tend vers le ciel (il joint le geste à la parole).

Martial, votre prénom, évoque le dieu de la guerre, Mars. Vous avez le sentiment de vous être battu dans votre vie ?

Oui, c’est un très bon prénom. Il m’a porté bonheur. Je me suis battu pour mes idées, contre l’adversité, contre les imbéciles. On se bat tous.

Dans votre autoportrait Courage Martial (2021), vous vous représentez di sotto in sù, avec une sorte de puissance.

Quand on se dit à soi-même « Courage ! », on se dresse, on se tend, on devient surhumain. C’est ce que j’ai montré sur moi.

À l’inverse, dans ce tableau Pauvre de nous (2008), vous vous représentez la tête dans les mains. C’était un moment de désarroi ?

J’ai voulu traduire ce que sont, justement, la tristesse, la peur, la peine. Exprimer toutes les possibilités du cœur humain. Tout ce qui m’arrive à moi, je vais le traduire en peinture. La peine, l’amour, la tristesse.

Martial Raysse, Now, 2017, acrylique sur toile, 209 × 175.5 cm. Courtoisie de l'artiste et Templon, Paris – Bruxelles - New York. Photo © Artist's studio

Martial Raysse, Now, 2017, acrylique sur toile, 209 × 175.5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York. Photo © Artist’s studio

Vous avez trouvé dans la peinture, à certains moments de votre vie, une forme d’exutoire ?

Sans doute, oui. Ça m’a permis de prendre une distance bénéfique avec mes propres soucis.

Quelle iconographie se retrouve dans vos sculptures en bronze ?

La même que dans les tableaux. C’est comme si les personnages sortaient des tableaux et venaient se mettre dans la pièce. Les modèles en terre, je les réalise dans mon atelier. Après, on fait un moulage. Du moule sort un personnage en plâtre et encore après, on les porte à la fonderie, à Paris.

Il y a aussi vos sculptures en néon : est-ce qu’on peut dire que c’étaient des sculptures ?

À l’époque, oui, on appelait ça une sculpture, mais en fait, ça n’en était pas. Ça ne m’intéresse plus du tout. Je les ai faites, ça m’a donné du succès. Mais ce n’est pas ça, l’art, voyez-vous ? C’est une sorte de maniérisme qui était à la mode à l’époque. Il y a un moment, les artistes ont pensé qu’ils allaient trouver un raccourci pour aller plus vite, que c’était une autoroute. Maintenant, on voit que c’est une toute petite voie de garage. Ça va disparaître bientôt. Dans trente ans, je parie.

Martial Raysse, America America, 1964, néon et peinture sur métal, 240 x 165 x 45 cm, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle, Paris © ADAGP, Paris, 2024 Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN - Grand Palais / Philippe Migeat

Martial Raysse, America America, 1964, néon et peinture sur métal, 240 x 165 x 45 cm, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle, Paris © ADAGP, Paris, 2024 Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN – Grand Palais / Philippe Migeat

Votre épouse, l’artiste Brigitte Aubignac, travaille parfois avec vous ?

Elle est bien trop fière pour travailler pour moi. Non, mais, par contre, on se critique l’un l’autre très cruellement avec beaucoup de lucidité. Ce n’est pas toujours agréable. Surtout pour moi : elle me dit des choses qui me mettent en colère. J’accepte parce qu’elle a un très bon œil. Et après, je réfléchis, je me dis : « Elle a raison. » Pour moi, elle est excellente, vraiment. Elle est mon égale en peinture. On part souvent en voyage à l’étranger dans des musées et on dessine l’un à côté de l’autre. On ne fait pas le même tableau, mais pas très loin. Et c’est passionnant. Après, quand on rentre le soir à l’hôtel, on parle de ce qu’on a fait, on garde les dessins. C’est merveilleux, ce rapport-là.

« Martial Raysse, œuvres récentes »
Galerie Templon, 28 rue du Grenier Saint-Lazare, 75003 Paris
Du 10 janvier au 7 mars

Drawingnow 2019 Entretien d’Artiste: Martial Raysse