En novembre, tous ceux que nous avons croisés sur le campus bordelais reconnaissent s’appuyer quotidiennement sur l’IA. « Je l’utilise pour synthétiser des articles que je n’ai pas le temps de lire », reconnaît un étudiant en master à Sciences Po. Lauréline et Ania sont en L2 Sciences de la vie et de la Terre : « Nous voulons passer médecine l’an prochain. Tout est à base de questions à choix multiples (QCM). Donc l’IA, qui nous corrige les QCM, peut nous en faire d’autres. » Ania se souvient : « Quand on est arrivées à la fac, on s’est rendu compte que tout le monde en parlait : ‘‘Mais t’as pas regardé sur Chat GPT ?’’ Finalement, c’est devenu indispensable pour certaines choses. » Elles estiment qu’elles peuvent gagner « facilement une journée de révision ».

Jusqu’à faire à la place de l’étudiant ? « On ne s’en sert pas pour calculer », souligne Joris, étudiant en L3 de mathématiques. « Certains l’utilisent pour des devoirs notés », remarquent tout de même Ania et Lauréline. « L’IA fait quand même, parfois, quelques travaux à notre place », admet de son côté un étudiant en master à Sciences Po. « Mais on se rend compte que les profs donnent davantage de devoirs sur table, et moins de choses à faire à la maison », relève un de ses camarades.

Faire pivoter l’évaluation

« Au sein des équipes, nous avons beaucoup discuté concernant nos masters, constate Frédéric Gévaudant, enseignant chercheur en biologie végétale et directeur d’une unité de formation à l’Université de Bordeaux. On leur demandait de rédiger des rapports, faire des présentations, produire un diaporama… Tout cela, les IA peuvent le faire ! » Le monde universitaire doit relever un défi de taille : faire pivoter son évaluation. « Nous conseillons d’évaluer un peu moins le livrable, mais davantage le processus et les démarches qui ont été mises en place par l’étudiant pour y arriver, révèle Blandine Masselin, ingénieure pédagogique à l’Université de Bordeaux. Cela demande beaucoup plus de justification : brouillons, sources utilisées et également une évaluation à l’oral. »

« Cela demande beaucoup plus de justification : brouillons, sources utilisées et également une évaluation à l’oral »

Reste que la plupart des étudiants que nous avons rencontrés constatent que le sujet de l’IA est généralement peu abordé par les enseignants. Ou alors de manière un peu ambivalente. « Il y a un professeur qui nous dit de l’utiliser, mais qui explique aussi que c’est interdit », s’étonne Joris. Certains profs mettent en garde : un logiciel pourrait identifier les copies moulinées à l’IA. L’affaire a tout du croquemitaine, tant les réponses de l’IA sont une agrégation intraçable. Même si un copié collé un peu trop évident peut éveiller les soupçons.

« On se cache un peu quand on utilise l’IA », remarque un étudiant de Sciences Po. « Généralement, on reste vague en disant simplement qu’on a fait des recherches », sourit Lauréline. « Cela devient peut-être de moins en moins tabou », observe Juliette, étudiante en M1 à Sciences Po Bordeaux. Son établissement fait partie de ceux qui ont mis en place une charte pour encadrer l’usage de l’IA. Il défend le principe de la transparence. « En début d’année, on nous a donné une fiche à remplir pour chaque exposé, évoque un étudiant de M1 à Sciences Po. Elle permet de préciser si on a utilisé l’IA, dans quelle partie, etc. Finalement, personne ne la remplit. » Juliette ne partage pas cet avis : « Les fiches sont remplies, mais cela concerne seulement quelques matières, en langue notamment. »

Joris, Hamza et Quentin sont étudiants en mathématiques à l’Université de Bordeaux. Comme nombre de leurs camarades, ils utilisent l’IA quotidiennement.

Joris, Hamza et Quentin sont étudiants en mathématiques à l’Université de Bordeaux. Comme nombre de leurs camarades, ils utilisent l’IA quotidiennement.

Thibault Seurin / SO

Des communautés divisées

Dans les communautés pédagogiques, le sujet de l’IA divise. « Ce que nous enseignons est un consensus établi depuis des années, pose Frédéric Gevaudant. Mais nous avons tous une appréhension différente de l’IA, entre ceux qui ne veulent pas l’utiliser et ceux qui considèrent que cela peut apporter quelque chose. Même s’il y a toujours eu la liberté académique, concernant ce sujet précis, nous sommes sur quelque chose de plus fragile. »

L’adaptation est « un énorme chantier de refondation, dont les étudiants n’ont pas forcément conscience »

Sébastien Tournaux est professeur de droit privé et directeur de la Mapi, qui accompagne la formation des enseignants. Il a vu affluer tous ces questionnements charriés par le torrent IA. « La première réaction a été celle d’un repli. Il y a un an, il y avait de la crainte et du questionnement. Aujourd’hui, les collègues viennent me voir en me disant qu’ils ont testé tel ou tel exercice avec l’IA. » Le directeur de la Mapi constate n’avoir « jamais eu d’autant d’inscriptions aux formations depuis l’arrivée de l’IA. » Il rappelle également que l’adaptation est « un énorme chantier de refondation, dont les étudiants n’ont pas forcément conscience. C’est d’autant plus brutal que cela va très vite ».

Assises sur le parvis de Bordeaux Montaigne, Lana et Luna sont en Langues étrangères appliquées (LEA). Elles sourient à l’évocation du sujet. « Notre prof nous a parlé de l’IA ce matin », explique Lana. L’étudiante considère que ce nouvel outil « explique mieux que certains profs. Cela va plus droit au but ». « Pour moi qui ai une mémoire visuelle, l’IA m’aide beaucoup », abonde Luna. L’IA serait donc un super prof particulier, toujours à disposition. De là à envoyer pointer les enseignants à France Travail, il y a un pas que Luna ne franchit pas. « Ce serait horrible que les profs disparaissent, et d’avoir des cours à distance comme pendant le Covid. Il faut de l’humain. »