Publié le
3 janv. 2026 à 18h06
Le 4 décembre dernier à Pont-Péan, la Confédération paysanne d’Ille-et-Vilaine et l’ADEAR 35 organisaient un colloque consacré à une question devenue centrale pour l’avenir agricole du territoire : l’accès au logement des paysans qui s’installent. Dans un contexte de pression foncière accrue, notamment autour de Rennes, le logement apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux freins à la transmission et à l’installation.
Un problème aggravé par la pression immobilière
De plus en plus de fermes sont mises en vente sans maison d’habitation. Et lorsqu’un logement existe, son prix peut dépasser celui de l’outil de production lui-même. Résultat : les repreneurs peinent à se loger à proximité de leur ferme, condition pourtant essentielle pour de nombreuses activités agricoles.
Autour de Rennes, dans un rayon de 30 à 35 kilomètres, la situation est particulièrement tendue. La concurrence avec le marché résidentiel, la hausse continue des prix de l’immobilier et la rareté des biens accessibles rendent l’installation difficile, notamment pour les personnes non issues du milieu agricole.
Pour la Confédération paysanne et l’ADEAR, cette situation menace directement le renouvellement des générations, la vitalité des campagnes et la souveraineté alimentaire territoriale.
Vidéos : en ce moment sur ActuDes retraités agricoles aux jeunes installés : un même constat
Jean-Bernard Denis, membre du groupe des retraités de la Confédération paysanne d’Ille-et-Vilaine, explique pourquoi le syndicat s’est saisi du sujet : « Le groupe des retraités s’est intéressé à la question du logement suite aux lois Chassaigne. On est encore loin des 80 % du SMIC pour les retraites agricoles. Même avec une hausse récente, les pensions restent faibles ».
Beaucoup d’agriculteurs partis à la retraite avaient fait le choix de ne pas s’agrandir, privilégiant l’autonomie plutôt que la croissance. Mais ce choix se traduit aujourd’hui par une faible valeur de transmission et des retraites modestes. Dans certains secteurs, notamment en élevage laitier, de nombreuses fermes cessent leur activité sans trouver repreneur.
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« Avant 2015, certaines fermes se vendaient bien. Aujourd’hui, elles se reprennent moins facilement. Et avec l’arrivée de jeunes non issus du milieu agricole, la question du logement devient centrale. Dans certains cas, la maison vaut plus cher que la ferme », constate Jean-Bernard Denis.
Table ronde : « Le logement est un des freins les plus lourds à l’installation »

La table ronde a mis en lumière les freins à l’installation, notamment avec la question du logement de fonction. ©Bertrand Dumarché
La table ronde a permis de croiser les regards institutionnels, professionnels et politiques sur ce blocage devenu systémique.
Pour les organisations agricoles, le logement constitue un point de crispation majeur lors des transmissions. Le cédant peut être tenté de valoriser son habitation au prix fort pour sécuriser sa retraite, ce qui rend l’ensemble inaccessible pour un jeune.
Par ailleurs, le développement des installations collectives renforce les besoins : plusieurs logements sont parfois nécessaires sur un même site, alors que la réglementation reste fondée sur le principe « une ferme = un logement ».
Une réglementation jugée inadaptée
Elif Goren Ricaud, chargée de mission aménagement et urbanisme à la Chambre d’agriculture d’Ille-et-Vilaine, rappelle le cadre légal : « En zone agricole, seuls les bâtiments nécessaires à l’exploitation sont autorisés. Le logement de fonction est une exception, à condition de démontrer qu’il est indispensable à l’activité, notamment en cas de besoin d’intervention de jour comme de nuit ».
La règle d’un logement par exploitation s’est imposée à la fin des années 1990 pour éviter la multiplication des habitations en zone agricole, notamment dans les exploitations sociétaires. Elle s’inscrit aujourd’hui dans la trajectoire de ZAN (zéro artificialisation nette).
« L’espace agricole n’est pas fait pour accueillir l’habitat », rappelle-t-elle, tout en reconnaissant les tensions que cela génère.
Des attentes nouvelles chez les porteurs de projet
Lucie Pouliquen, animatrice installation au CIVAM IT 35, décrit l’évolution des attentes : « La question du logement se pose dès la formation et les stages. Beaucoup veulent vivre sur place ou à moins de cinq kilomètres. Ils recherchent des logements fonctionnels, bien isolés, avec un cadre de vie agréable ».
Elle observe aussi une montée des aspirations pour des habitats légers, réversibles, partagés, avec des matériaux écologiques, permettant de limiter l’artificialisation des sols – mais qui se heurtent aujourd’hui à un vide juridique ou réglementaire.
« Il y a un besoin de légaliser des situations existantes et d’inventer de nouveaux cadres. »
Sortir le logement agricole de la spéculation
André Crocq, membre de la CDPENAF et vice-président de Rennes Métropole en charge de la prospective territoriale, appelle à une évolution plus structurelle : « Il faut donner accès aux jeunes, notamment aux jeunes agriculteurs. Il faut séparer le foncier du bâti et éviter les effets spéculatifs dans le temps ».
Rennes Métropole travaille par ailleurs sur des dispositifs favorisant la proximité domicile-travail. Dans le cadre de son programme local de l’habitat, 30 000 logements doivent être produits d’ici 2028, dont une part en bail solidaire. Les agriculteurs et salariés agricoles bénéficient de points supplémentaires dans l’attribution pour réduire les distances.
Transmission, attachement et blocages humains
Au-delà des règles et des prix, la transmission du logement est aussi une question humaine. Comme le souligne Lucie Pouliquen : « Il y a un attachement émotionnel très fort à la maison. C’est le lieu du couple, de la vie familiale. Ça se prépare, ça s’anticipe, et il faut que les deux soient d’accord ».
Dans certains secteurs, la maison vaut aujourd’hui deux fois plus que la ferme, rendant toute dissociation financièrement et psychologiquement difficile.
Vers un changement de modèle ?
Pour André Crocq, « on est arrivé au bout de nos systèmes normatifs » : la puissance publique ne pourra pas agir seule, et les acteurs économiques doivent aussi s’emparer du sujet. La dissociation entre sol et bâti apparaît comme une piste centrale pour garantir l’accès à long terme sans alimenter la spéculation.
Enfin, un changement générationnel s’opère : les jeunes qui s’installent pensent déjà à la transmission future de leur ferme – et donc à celle du logement.
Le colloque a ainsi mis en lumière une évidence partagée : sans solutions nouvelles sur le logement, l’installation agricole restera bloquée, en particulier dans les zones périurbaines sous pression comme autour de Rennes. Une question longtemps périphérique, devenue aujourd’hui absolument centrale pour l’avenir agricole breton.
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