ATHLÉTISME – Entretien avec Anaëlle Guillonnet, spécialiste du demi-fond long et médaillée euroépenne en cross début décembre.

Elle revient sur la performance collective des Bleues, qui décrochent la première médaille féminine sénior depuis 10 ans. La Lyonnaise évoque ses objectifs pour la saison à venir et son passage du 1500 m au 5000 m et 10 km sur route. Anaëlle Guillonnet évoque aussi comment elle a géré ses études pour être ingénieure et le sport de haut niveau au quotidien.

Anaëlle Guillonnet : « En gérant bien, je savais que je pouvais remonter des places »
Pour ta première sélection sénior, tu remportes une médaille. On ne pouvait pas espérer mieux.

Anaëlle Guillonnet : « Tout était parfait ce jour-là, les planètes étaient vraiment alignées. La médaille collective, c’est la cerise sur le gâteau.

Qu’est-ce qui te rend la plus fière ? La médaille collective ou ta 12ème place individuelle ?

La médaille collective, je pense. On avait envie d’aller la chercher toutes ensemble. On n’était pas citées parmi les favorites, mais on avait un coup à jouer toutes ensemble et on était motivées. Cet esprit d’équipe a fait qu’on a pu aller chercher la médaille et c’est cela que je retiens. Même si je suis très contente de ma 12ème place.

Cette 12ème place est importante, la médaille de bronze se joue dans un mouchoir de poche. Tu finis très fort ta course en remontant des places. C’était le schéma de course voulu ?

Oui, sur ce parcours, on savait que tous les efforts allaient se payer, avec des montées et des descentes. Je sais que je n’ai pas un profil pour partir vite, même si j’essaie de travailler dessus. Ma stratégie était de ne pas m’affoler au début. Je savais que les filles qui partaient trop vite allaient plus ou moins sauter. En gérant bien mon effort, je savais que je pouvais remonter et gratter des places. Je ne savais pas trop à quel niveau j’allais me situer sur le plan européen, mais c’était ma stratégie, qui correspondait à mes qualités.

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Anaëlle Guillonnet : « Quand Lucie Paturel remporte sa médaille, on se dit que tout est possible »
Malgré ton profil de demi-fondeuse, tu es donc une finisseuse ?

C’était il y a longtemps (rire).

Ce n’est pas automatique de partir fort sur des courses plus longues, quand on vient du demi-fond ?

Avec mon coach, on s’aperçoit que j’ai plus un profil de demi-fondeuse long. Même si on passe sur du plus long, j’ai du mal à partir fort. Quand on analyse mes courses, sur 1500 m, on voit que mon premier 500 m est souvent le plus lent. C’est ma façon de courir qui est comme cela et je l’applique sur le plus long. Même si je viens du plus court.

C’est la première médaille chez les femmes depuis 10 ans en cross. Est-ce que vous vous considérez comme des pionnières ?

On était super fières de pouvoir ramener cette médaille. L’inscrire au palmarès. À juste titre, on parle beaucoup des séniors garçons, parce qu’ils sont super forts. Mais on était contentes d’apporter notre pierre à l’édifice, dans l’histoire du sport féminin.

La moisson est historique pour les Bleus, avec un départ tonitruant. Voir une Lucie Paturel remporter une médaille à la surprise générale, cela vous a boosté ?

Clairement, on s’est dit que tout était possible. On n’avait pas de barrière. Quand elle fait sa médaille, on était en train d’arriver sur le parcours. On s’est inspiré de son schéma de course. Elle n’était pas devant dans la première moitié de course et pas podiumable une majeure partie de la course. Elle a remonté beaucoup de place dans la dernière partie de course. Il y a Lucie, puis Aloïs Abraham dans la foulée. Cela booste et cela nous a donné envie de monter sur le podium.

Son schéma de course ressemble au tien, effectivement.

C’est ça. Mais je savais qu’il fallait que je force un peu mon départ, de mon côté. Si j’étais 50ème au départ, c’est compliqué de revenir aux avant-postes. Il fallait trouver le juste milieu. Mais le schéma de course des autres me donnait envie de faire la même chose de mon coté.

Anaëlle Guillonnet : « En augmentant le volume d’entraînement, on a vu que j’étais vraiment bien sur le long »
2025 a été l’année de ton passage sur 5000 m et 10 km, quel a été le cheminement de ce choix ?

Ces dernières années, avec Bastien Perraux, mon coach, on a augmenté progressivement les charges d’entraînement et le volume. On s’est aperçu que j’étais vraiment bien sur le long. Il y a trois ans, quand je fais ma sélection jeune en cross, cela m’a aidé à faire ce genre de choix. Cela donne des idées, on voit là où je suis la plus performante. On a vu que j’étais de mieux en mieux sur le long. De fil en aiguille, j’ai tenté l’aventure sur 10 km, ce qui a été payant. Idem l’été, on voyait que je plafonnais sur 1500 m. J’ai eu des problèmes de santé à l’intersaison. Le plus long, c’est ce qui passait le mieux. On a tenté de concrétiser cela sur la piste. C’était concluant pour une première.

Ton choix du long se fait avant tes 25 ans. Tu n’es pas la première française à franchir le cap assez jeune. Tu as pu être inspiré par d’autres ?

Forcément. Dans mon groupe d’entraînement, il y a Sarah Madeleine. Voir son parcours, le fait qu’elle n’a pas du tout hésité à monter sur 5000 m pour les Jeux 2024, avec la performance qu’on connait, cela donne des idées. Aussi dans le sens qu’il ne faut pas se cantonner à une seule discipline. Aller en essayer d’autres.

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Comme elle, est-ce que tu penses que le 1500 m peut demeurer une corde à ton arc ?

Je sais que ce n’est pas une distance forte. Pour autant je ne veux pas la mettre de côté, car cela peut me servir. J’ai envie d’y baisser mes chrono. Mais cela peut constituer une base de vitesse pour le 5000 m. Le long n’empêche pas d’aller vite sur le plus court. Juste, je sais que je suis un peu plus limitée sur le plus court.

Anaëlle Guillonnet : « Les championnats d’Europe 2026, c’est encore loin pour moi »
On imagine que tu as dû couper après les cross pour préparer 2026. T’es-tu déjà fixé des objectifs ?

Pour le coup, je n’ai pas coupé, car on a décidé que j’allais courir à Nice (NDLR : le 4 janvier 2026), afin de surfer sur la vague et de profiter de la forme du moment pour voir ce que cela donne sur 10 km. Ensuite, il y aura une coupure après Nice. Cette saison hivernale sera sans doute axée sur les cross et le cross long. Pour l’été, on va orienter la préparation sur le 5 000 m. À voir si l’on remet un 10 km sur route avant la saison estivale.

Est-ce que tu rêves des championnats d’Europe sur piste ? La concurrence française sera rude, mais des minima pas impossibles.

Franchement, les minima sont encore trop loin pour moi. On n’a pas du tout évoqué ces championnats d’Europe avec le coach. On en parle davantage pour les années à venir, selon ma progression. Birmingham me paraît assez éloigné, il faut être réaliste. Cela ne m’attriste pas, attention. Cet été, l’objectif sera d’abaisser au maximum tous mes chronos, sur toutes les distances. Ensuite, en fonction de ce que je réalise, on pourra envisager des championnats.

Anaëlle Guillonnet : « Je prends du temps pour moi, pour l’athlétisme »
En parallèle du sport, tu as fait des études d’ingénieure. Comment as-tu géré les deux ?

J’ai terminé mes études au mois de juin et j’ai eu de la chance avec l’INSA, qui propose un parcours sport-études. J’ai pu suivre ce cursus et aménager mes études sur sept ans au lieu de cinq. C’est une vraie chance pour pouvoir s’entraîner correctement.

Ton objectif est-il de devenir athlète professionnelle ou souhaites-tu conserver autre chose dans ton équilibre de vie ?

L’équilibre de vie est très important. J’ai toujours été habituée à mener mes études en parallèle du sport, avec ce double projet. J’aimerais trouver quelque chose à côté. Pour l’instant, je vais prendre une année sabbatique. Je cherchais un poste à temps partiel, mais dans mon domaine, c’est compliqué. Pour le moment, je prends du temps pour moi et pour l’athlétisme, en attendant les opportunités qui se présenteront.

Lyon est une ville assez ouverte pour ton métier.

Oui, surtout dans ma branche. Il y a beaucoup d’opportunités, c’est un vrai vivier de postes. Mais ce sont essentiellement des temps pleins, et je ne suis pas prête pour cela aujourd’hui.

As-tu pu échanger avec d’autres athlètes dans le même cas que toi ?

Oui, j’ai l’exemple de Sarah, qui a beaucoup aménagé ses études. Je sais que beaucoup d’athlètes mettent temporairement le travail de côté. C’est très prenant en termes de temps et cela génère de la fatigue. Quand on double les séances, on ne peut pas forcément récupérer entre les deux.

Y a-t-il eu des moments où tu t’es sentie nerveusement fatiguée ?

L’an passé, lors de mon stage de fin d’études, je n’avais pas du tout aménagé mes horaires. J’ai effectué mes six mois de stage et c’était éprouvant. Quand je doublais les séances, je partais courir à 6 h 45 le matin, j’enchaînais avec ma journée de travail, puis je m’entraînais le soir. C’était en hiver, une période durant laquelle j’étais très fatiguée. Au début, on tient, mais le rythme est intense et dure dans le temps. À la fin, la fatigue s’accumule. J’ai toutefois eu la chance d’être dans une entreprise très compréhensive. Ils étaient conscients de ma pratique sportive et indulgents sur mes horaires. Malgré tout, cette fatigue nerveuse était bien présente.

Anaëlle Guillonnet : « Au cross, on revient à l’essence même de la compétition »
Ton frère a été cycliste professionnel (NDLR : Adrien Guillonnet, ancien pensionnaire de Saint-Michel Auber 93). Te donne-t-il des conseils pour appréhender le haut niveau ?

On échange beaucoup, même si je ne sais pas si ce sont vraiment des conseils. On parle de nos entraînements, de nos performances et de la récupération. Il m’a surtout conseillé sur la gestion du travail à côté. En termes de haut niveau pur, pas forcément.

Quand tu étais jeune, tu n’étais pas parmi les plus fortes…

(Elle coupe) J’étais parmi les dernières (rires).

Quel a été le déclic vers de plus hautes performances ?

Voir mon frère s’investir au quotidien m’a beaucoup motivée. Je ne sais pas si j’ai vraiment eu un déclic. Le fait d’aimer ce sport m’a donné envie de continuer. Je ne pensais pas à la performance, j’étais simplement heureuse de m’entraîner. Le plaisir a été la base. J’ai toujours travaillé avec sérieux et, au final, cela a fini par payer. Mais il n’y a pas eu de déclic précis, si ce n’est le plaisir.

Aujourd’hui, quelle est ta distance préférée ?

Ça compte, le cross ? (rires)

Oui, ça compte (rires).

Alors le cross, sans hésiter. Il n’y a pas de chrono, tout est une question de gestion d’effort sur le parcours. On revient vraiment à l’essence même de la compétition : finir le plus haut possible. C’est ce que j’aime le plus. Et puis, c’est aussi là que j’obtiens mes meilleurs résultats, ce qui joue sans doute.

Anaëlle Guillonnet : « Au cross, on revient à l’essence même de la compétition »
Tu évoques l’absence de chrono en cross. À l’entraînement, essaies-tu parfois de courir sans chrono, au feeling, comme en cross ?

Pas vraiment, ce qui est paradoxal avec ma réponse précédente. Les séances sont assez cadrées. Il n’y a que sur les footings que je peux davantage fonctionner au feeling… et encore. J’essaie de courir à la sensation sans trop me prendre la tête, mais sinon, tout est structuré et on travaille régulièrement avec le chrono.

C’est difficile de se détacher de cette volonté de tout connaître, tout mesurer. Comment éviter le piège ?

Bastien nous le répète souvent. Il nous donne des allures, mais nous demande de les adapter en fonction de nos sensations du jour et de la fatigue accumulée. Ce sont des repères, sans être figés. C’est vrai qu’avec la lactatémie, on entre encore davantage dans les chiffres. Cela permet d’être plus précis dans les zones de travail, mais aussi plus enfermés dans le cadre.

Je fais le parallèle avec les capteurs de puissance à vélo. N’y a-t-il pas un risque, quand on est mieux que prévu, de rester enfermé dans un schéma prédéfini ?

C’est possible, mais je pense que le risque existe surtout dans l’autre sens. Se dire que l’on doit absolument tenir ses allures habituelles, sans écouter le fait qu’on est moins bien ce jour-là, et vouloir forcer pour rester dans ces allures. C’est pour cela qu’il faut apprendre à se détacher des chiffres.