Par
Maxime Laffiac
Publié le
4 janv. 2026 à 8h04
« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ! » Cette citation du » Cid « , de Pierre Corneille s’adapte parfaitement à Pierre Mendès France, né à Paris 3e au 75, rue de Turbigo, le 11 janvier 1907. À 15 ans, baccalauréat en poche ! À 17 ans, diplômé de Sciences Po ! À 19 ans, le plus jeune avocat de France ! À 25 ans, député radical de l’Eure ! À 31 ans, sous-secrétaire d’Etat au Trésor sous le 2e gouvernement du Front populaire ! À 33 ans, officier observateur aérien puis incarcéré par le régime de Vichy !
À 36 ans, évadé des geôles vichyssoises, puis pilote de chasse dans les Forces aériennes françaises libres (dans le Groupe Lorraine) où il participe à des combats dans le nord de la France et de la Ruhr allemande ! À 37 ans, le Général de Gaulle le nomme » commissaire aux Finances » du » Comité français de Libération nationale « .=
Pierre Mendès France, esprit clair et volonté forte, résout les problèmes apparemment insolubles qui écrasent nos finances d’Alger.
Charles de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre
Représentant de la France à l’importante conférence de Bretton Woods. Cette conférence se déroule au Mount Washington Hotel, à Bretton Woods, dans le New Hampshire aux États-Unis, du 1er au 22 juillet 1944. Sont conclus des accords économiques dessinant les grandes lignes du système financier international de l’après-Seconde Guerre mondiale, à l’avantage évident de l’Oncle Sam. Ces accords établissent un système monétaire international centré sur le dollar américain, convertible en or à taux fixe (35 dollars l’once), avec des monnaies nationales à taux de change fixes mais ajustables, encadrés par le F.M.I et la Banque mondiale pour favoriser la stabilité économique et la reconstruction post-Seconde Guerre mondiale.
Ce système prend fin en 1971 lorsque les États-Unis, confrontés à une accumulation massive de dollars à l’étranger et à une pénurie de leurs réserves d’or, suspendent la convertibilité du dollar en or, marquant le passage à un régime de changes flottants officiellement acté en 1976. La crise du système, liée à l’excès de dollars en circulation, nécessaire au commerce mondial, a fini par rendre impossible leur couverture en or.
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De Gaulle a besoin de cet homme de valeur à ses côtés. Pierre Mendès-France reçoit, le 4 septembre, le poste de ministre de l’Economie nationale du Gouvernement provisoire de la République française, présidé par le Général de Gaulle. Mais le ministre a un désaccord avec son président sur le plan économique. Mendès-France veut des mesures énergiques. Il lui adresse la lettre de démission suivante (extrait) : « J’ai peur, Mon Général, que par un souci très compréhensif d’arbitrage, vous n’incliniez à faciliter ou tout au moins à admettre les compromis. Mais il est des matières où la demi-mesure est une contre-mesure : qui ne le sait mieux que vous ? J’éprouve, quant à moi, un sentiment de tristesse et d’anxiété lorsque je n’arrive pas à faire comprendre que les moyens de l’assainissement indispensable au salut du pays ne sont pas ceux qu’on peut diluer et dont on peut à la fois et prendre et laisser. » En effet, à son plan de rigueur, le Général de Gaulle préfère celui de René Pleven qui prône la relance par l’emprunt et la fiscalité.
Pierre Mendès France quitte le gouvernement, sur sa demande, au mois d’avril. Il le fait avec dignité. Aussi gardai-je mon estime à ce collaborateur d’une exceptionnelle valeur.
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Opposant à la guerre d’Indochine. Il retrouve son mandat de député de l’Eure à l’Assemblée nationale (il est aussi président du conseil général de l’Eure et à partir de 1953 maire de Louviers). Élu président de la commission des Finances, il refuse tout poste ministériel à l’économie ou aux finances, exigeant pour accepter, des pleins pouvoirs qu’on lui refuse. Mais sa rigueur intellectuelle et son refus des compromissions lui valent une certaine audience auprès des Français et dans le milieu politique.
Le 19 octobre 1950, après le revers militaire dans la province de Cao Bằng à la bataille de la tristement célèbre R.C. 4, et à l’occasion du débat budgétaire, il prononce son premier discours contre la guerre d’Indochine qu’il juge sans issue. (Extrait) : « C’est la conception globale de notre action en Indochine qui est fausse car elle repose à la fois sur un effort militaire qui est insuffisant pour assurer une solution de force, et sur une politique qui est impuissante à nous assurer l’adhésion des populations. Cela ne peut continuer ainsi. (…) En vérité, il faut choisir entre deux solutions également difficiles mais qui sont les seules vraiment qu’on puisse défendre à cette tribune sans mentir… La première consiste à réaliser nos objectifs en Indochine par le moyen de la force militaire. Si nous la choisissons, évitons enfin les illusions et les mensonges pieux. Il nous faut pour obtenir rapidement des succès militaires décisifs, trois fois plus d’effectifs et trois fois plus de crédits ; et il nous les faut très vite… L’autre solution consiste à rechercher un accord politique, un accord évidemment avec ceux qui nous combattent. Sans doute, ne sera-ce pas facile… Un accord, cela signifie des concessions, de larges concessions, sans aucun doute plus importantes que celles qui auraient été suffisantes naguère. Et l’écart qui séparera les pertes maintenant inéluctables et celles qui auraient suffi voici trois ou quatre ans mesurera le prix que nous payerons pour nos erreurs impardonnables… »
Le soutien de L’Express
Après son échec à la présidence du Conseil, en 1953, Pierre Mendès-France reçoit le soutien d’un nouveau magazine, L’Express, créé par Jean-Jacques Servan-Schreiber (1924-2006) et Françoise Giroud (1916-2003). Cet hebdomadaire accueille les plumes de Pierre Mendès-France, de François Mauriac et d’Alain Malraux. Il réussit à mobilier l’opinion au profit de Mendès-France. Ainsi, ce dernier est investi à la présidence du Conseil, le 12 juin 1954, soit un mois après la défaite française à Diên Biên Phu. Se référant à la fois à Raymond Poincaré (1860-1934), Léon Blum (1872-1950) et Charles de Gaulle (1890-1970), il conçoit son action comme un contrat avec la Nation, la considérant adulte et jugeant qu’il n’est pas nécessaire de lui cacher les difficultés auxquelles elle doit faire face. Chaque samedi, il s’adresse directement aux Français, à la radio (on disait T.S.F.).
Chantre de la décolonisation
Pour lui, la décolonisation est inéluctable. Il règle la crise indochinoise. L’urgence pour Mendès France est de faire la paix : le corps expéditionnaire a perdu plus de 12 000 hommes en mai et 3 474 en juin. Dès le 22 juin, il est à Genève où il rencontre les dirigeants des délégations : Viatcheslav Molotov (Soviétique), Zhou Enlai (Chinois), Phạm Văn Đồng (Vietminh) et John Foster Dulles (Américain) qui ne croit pas au succès de la conférence, soupçonne Mendès-France de » neutralisme « . Il change d’avis après l’avoir rencontré. « Ce type est sensationnel », s’exclame-t-il à la sortie de la conférence, ce qu’il confirme dans une lettre à son retour à Washington, en exprimant son « sentiment de respect et d’admiration pour la position sans équivoque que vous avez prise sur les questions vitales qui se posent à nous ».
La position de Mendès France est en effet claire : il veut faire la paix, mais s’il ne peut la faire, il fera la guerre. Il propose une ligne de partage sur le 18e parallèle au lieu du 13e, plus facile à défendre, et qu’aucune date ne soit fixée pour les élections. Le 7 juillet, il annonce à l’Assemblée nationale qu’il pourrait lui demander « l’autorisation d’envoyer temporairement le contingent en Indochine » si les négociations échouaient. Le 20 juillet dans l’après-midi, Molotov propose un compromis : 17e parallèle, des élections dans deux ans. Le 21 juillet, l’accord est conclu sur une ligne située à peu près sur le 17e parallèle. Les populations civiles peuvent opter pour la zone de leur choix. Seuls les Français et le Viet-Minh signent les clauses militaires de l’armistice. Le jour même, Mendès-France annonce à la radio que « la raison et la paix, l’ont emporté ». Les sondages d’opinion lui sont favorables, y compris chez les partisans de l’opposition. Le 8 décembre 1954 commence le retrait de l’armée française et les troupes américaines prennent vite le relais…
S’il commence son action de la décolonisation de l’Afrique, la guerre d’Algérie provoque son renversement politique. Le 5 février 1955, après 7 mois et 17 jours de présidence du Conseil, il démissionne, l’Assemblée nationale lui ayant refusé sa confiance.
Épilogue
Président du Parti radical, il devient un éphémère ministre d’Etat (1er février 1956) du Gouvernement Guy Mollet. En effet, il en démissionne le 23 mai suivant., n’approuvant pas la politique menée en Algérie. Il vote contre l’investiture de Charles de Gaulle à la présidence du Conseil en 1958, puis il abandonne tous ses mandats locaux à la suite de sa défaite aux élections législatives qui suivent. Après avoir été pressenti pour se présenter à l’élection présidentielle de 1965, il revient au Parlement en 1967, en se faisant élire député P.S.U. de l’Isère. Ayant perdu son siège à l’Assemblée nationale l’année suivante, il fait équipe avec Gaston Defferre, candidat à l’élection présidentielle de 1969, mais celui-ci ne recueille que 5 % des suffrages exprimés. Il soutient la candidature de François Mitterrand aux élections présidentielles de 1974 et 1981. Plus ou moins retiré de la vie politique, il s’engage pour la paix au Proche-Orient. Le 18 octobre 1982, à Paris16e, 23 rue du Conseiller Collignon, il s’éteint d’un infarctus foudroyant à sa table de travail. Le pays tout entier lui rend hommage par des funérailles nationales, en présence des plus hautes autorités de l’Etat.
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