l’essentiel
L’ancien pilier du Castres Olympique Gérard Cholley a marqué l’histoire du XV de France par sa puissance physique et la peur qu’il inspirait à ses adversaires. Dans ce nouvel épisode de la série « Secrets de vestiaire », cette légende du rugby raconte ses souvenirs et comment il a survécu il y a quelques années à une balle tirée en pleine tête. Entretien.

1m93 pour 115 kilos : Gérard Cholley s’est allégrement servi de son physique hors norme pour s’imposer partout où il est passé. Vainqueur du Grand Chelem 1977 (31 sél.), chef d’entreprise accompli, Chevalier de la Légion d’Honneur, « Le Patron » est aujourd’hui toujours vice-président du Castres Olympique, son club de toujours. Et pourtant, tout ça aurait pu s’arrêter il y a 45 ans le jour où le pilier tarnais a pris une balle dans la tête…

On peut donc devenir une légende du rugby français quelques années seulement après avoir découvert que ce sport se jouait à quinze ?

Et que le ballon est ovale (il éclate de rire) ! D’où je venais (NDLR : Fontaine-lès-Luxeuil, en Haute-Saône) on ne connaissait rien de ce sport. Je suis arrivé à Castres en 1965 pour intégrer le 8e RPIMA, j’avais 19 ans, et c’est là-bas, dans un bar, que mon destin a basculé : le mec qui était derrière le comptoir m’a dit : « T’es costaud toi, tu devrais aller jouer au rugby ! » Je me souviens lui avoir répondu : « Désolé, je ne connais pas ce jeu Monsieur. » Le dimanche d’après je me retrouve au même endroit et un gars de l’équipe (réserve du Castres Olympique, ndlr) me demande de les accompagner à leur match car ils n’étaient que quatorze. J’y suis allé. Au milieu de la rencontre il y a eu une bagarre et c’est là que j’ai su que ce sport était fait pour moi (sourire). Quinze jours après avoir touché mon premier ballon je jouais avec l’équipe première de Castres !

Quel souvenir gardez-vous de ce baptême dans l’élite ?

On jouait à Lourdes, une référence à l’époque. On m’avait prévenu que c’était des terreurs. À un moment je vois Masseboeuf (2e ligne de Lourdes) s’en prendre à un de mes coéquipiers et ça, fallait pas (nouveau sourire). On s’est un peu secoué le reste du match et on a fini par se faire expulser tous les deux.

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Ce physique qui participe à votre légende, dans quelle mesure vous en êtes-vous servi pour impressionner vos adversaires ?

C’était un autre rugby, il fallait s’imposer. Maintenant dès qu’on les touche ils font les morts. En 1975, on part en Tournée avec l’équipe de France en Afrique du Sud. C’étaient des rugueux, des durs au mal, des féroces et j’ai pourtant enchaîné sept matchs d’affilée en trois semaines. Pourquoi ? Parce que je rassurais l’équipe m’avait-on expliqué. Voilà, je crois que ce côté « effrayant », si je puis dire, cela ne déplaisait pas à mes camarades (il sourit).

« Je lisais la crainte dans les yeux de mes adversaires »

Vous aimiez faire peur ?

En mêlée je lisais la crainte dans les yeux de mes adversaires et je dois dire que j’aimais ça oui. En 1975, pour mon premier match contre l’Écosse, j’entends toute la semaine qui précède la rencontre que je dois jouer face à Ian McLauchlan, le capitaine, le meilleur pilier droit du monde à l’époque, membre des Lions Britanniques. Aïe aïe aïe, fallait pas me dire ça à moi ! L’adrénaline est montée crescendo. Le match arrive, à l’époque on se lançait de 4-5 mètres, et moi je fonce bille en tête : boum, boum ! La troisième mêlée, il a écarté la tête : j’avais gagné !

Cette réputation vous a notamment ouvert les portes de l’équipe mondiale partie défier les Springboks chez eux en 1977. Quels souvenirs en gardez-vous ?

J’étais le seul Français sélectionné ! J’ai joué avec des stars : Gareth Edwards, Phil Bennett, JPR Williams. Je jouais à gauche en Bleu mais on m’a demandé si je pouvais jouer à droite. Je le faisais à Castres donc pas de souci. Sur un match de cette Tournée je crois pouvoir dire que j’ai sauvé l’honneur du capitaine des Blacks de l’époque, le talonneur Tane Norton. On perd les deux premières mêlées et là je le regarde et je dis : « finish ! » Sur la troisième et les suivantes j’ai pris les choses en main et je me suis arrangé pour que le n°2 sudaf ne voit plus rien. On a plus perdu un ballon après (il sourit encore).

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Quel est le joueur qui vous a le plus marqué durant votre carrière ?

J’étais très ami avec Bastiat (Jean-Pierre, 2e ligne de Dax). Je lui répétais toujours : « Toi t’es là pour prendre les ballons et moi je m’occupe de faire le ménage autour. » Les mecs te tenaient le maillot, tu ne pouvais pas décoller et moi j’étais là pour empêcher tout ça.

En 1977 il y a ce fameux Grand Chelem obtenu avec les quinze mêmes joueurs du début à la fin de la compétition. Et parmi ces rencontres un France-Écosse au Parc des Princes où sur une célèbre vidéo on vous voit chahuter un écossais. Vous en souvenez-vous ?

(malicieux) Je ne chahute pas moi ! Je vais vous dire : quand on jouait chez les Britanniques ils étaient tout le temps en position de hors-jeu. Tout le temps ! On s’était promis que quand ils viendraient en France cela ne se passerait pas de la même façon. Pas de chance pour ce gars-là (Mc Donald, le n°8 de l’Écosse), il était effectivement hors-jeu. On progressait, il nous gênait et c’est parti tout seul. On parle beaucoup de cette action mais sur ce match on marque un essai collectif par Paparemborde que je porte de tout mon poids dans l’en-but. Et j’en marque même un tout seul qui a été refusé, je n’ai jamais compris pourquoi !

Vous avez choisi de faire toute votre carrière à Castres au détriment de votre palmarès, pourquoi ?

Ah ça j’ai été sollicité, oui, mais je ne voulais pas décevoir mes supporters : j’ai débuté à Castres, je termine à Castres. On était amateurs à cette époque, je travaillais à côté. Je suis resté fidèle à mes couleurs. Pourquoi partir ? Pour des titres ? Ce n’était pas le plus important pour moi.

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Votre jubilé c’était donc à Castres et nulle part ailleurs que vous pouviez l’organiser ?

Bien sûr ! Il y avait du beau monde, toutes les stars de l’époque (sourire). La recette je l’ai reversée à la Fondation Perce-Neige de Lino Ventura. Je ne le connaissais pas mais j’ai toujours été admiratif de son engagement. Le chèque (NDLR : 50 000 francs de l’époque) je l’ai remis à son épouse car il est malheureusement décédé trois jours après notre petite fête (22/10/1987).

Avec le recul, quel est votre meilleur souvenir sur un terrain de rugby ?

C’est compliqué. Il y en a tellement eu. Le Grand Chelem de 1977 c’était sans doute l’aboutissement. Cela nous a unis à jamais. Plusieurs nous ont quittés depuis, c’est la vie. Ça dégringole et tu te dis que ça va bientôt être ton tour.

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« Le rugby m’a peut-être sauvé la vie »

Votre tour, comme vous dites, il aurait pu arriver bien plus tôt déjà : racontez-nous cette histoire incroyable qui a failli vous coûter la vie il y a près 45 ans…

C’est à l’époque où je m’occupais du club de Muret, au début des années 80. On était dans un bar avec deux amis. Un mec nous cherchait des noises mais on n’y prête pas trop attention. Puis au moment de partir il me dévisage, me provoque du regard. On se retrouve dans la rue et là il sort un pétard (revolver). Je me rapproche et lui dis « tu crois que tu m’impressionnes ? » Il a pris peur et il a tiré quand j’étais juste contre lui. Il n’a pas eu l’opportunité de tirer une deuxième fois car je l’ai couché d’une droite ! Franchement, je pensais que c’était un pistolet à grenaille. Je m’essuie, me soigne rapidement et je passe à autre chose.

Ce n’était pas de la grenaille, c’est bien ça ?

J’ai gardé une bosse sur le front pendant huit ans. Jusqu’au jour où je me suis fait opérer du nez. « Vous avez du fer dans la tête » s’étonne mon chirurgien. Je lui réponds que ça doit être de la grenaille. Le lendemain matin, après l’opération, je suis dans ma chambre d’hôpital et je vois sur la table d’à côté une petite coupelle avec un truc dedans qui fait « gling, gling ». C’était une balle. « Vous savez, d’habitude, ça, je ne l’enlève que sur les morts » s’était étonné le chirurgien !

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Rétrospectivement qu’en retenez-vous ?

Que ma vie aurait pu basculer connement (grave). Un peu plus à droite ou un peu plus à gauche et j’étais mort. Disons que le rugby m’a peut-être sauvé la vie. Rentrer en mêlée aussi souvent m’a sans doute épaissi le front au point de créer une barrière de peau très épaisse ; une sorte de cal, qui m’a protégé.

Pour conclure, si l’on vous demande ce qui vous rend le plus fier dans votre vie, que répondez-vous ?

Ma fierté c’est d’avoir réussi dans ce que j’ai entrepris. Mais plus encore dans mon travail que dans le sport de haut-niveau. Avec un simple certificat d’études j’ai quand même réussi à devenir un entrepreneur accompli (au sein des laboratoires Fabre, ndlr). J’ai toujours aimé dépasser mes limites. Gamin j’allais à l’école en courant puis en rentrant j’allais encore courir dans les bois et à chaque fois j’essayais de battre mes records. J’ai toujours été attiré par la performance. À l’armée, c’est pareil, j’étais le premier partout. Et sur les 250 incorporés il y en a un qui a fini sergent : c’est moi. Mon travail a toujours été ma priorité. Quand je partais jouer en équipe de France j’étais quand même au boulot tous les lundi matin. Et j’étais souvent le premier d’ailleurs (dernier sourire).

Plutôt Ramos que Dupont

Avant de devenir la star planétaire qu’il est aujourd’hui sous les couleurs du Stade Toulousain Antoine Dupont a débuté son aventure en Top 14 au Castres Olympique et sous le regard avisé de Gérard Cholley. « On sentait qu’il avait quelque-chose de différent » se souvient aujourd’hui le pilier international. « Est-ce que c’est le meilleur joueur du monde aujourd’hui ? Le meilleur demi de mêlée, oui, mais mettez le en première ligne et je ne suis pas certain du résultat » sourit ce dernier. « Pour moi le joueur le plus important du Stade Toulousain ces dernières années ce n’est pas lui mais Thomas Ramos. Il est toujours là, rarement blessé et jamais il ne passe à côté d’un grand rendez-vous » estime l’ancien international. Et de conclure de ce rire guttural qui est aussi sa marque de fabrique : « Et je ne dis pas ça parce qu’il est tarnais, hein ! »