Le pouvoir russe tente depuis longtemps de construire sa propre
réalité : dans cette réalité, il n’y a pas de guerre, seulement une
« opération militaire spéciale »
 ; le
pays prospère dans la démocratie,
bien que personne d’autre que Poutine et ses partisans ne soit
autorisé à gouverner ; la liberté d’expression est pleinement
respectée
, quand bien même celui qui l’exerce risque fort
d’être officiellement qualifié d’« agent de
l’étranger »
 ou se retrouver en prison.

En 2024, le premier ministre, Mikhaïl Michoustine,
déclaré lors du forum Digital Almaty 2024
que le chatbot russe GigaChat et ChatGPT sont porteurs de visions
du monde différentes, d’une compréhension différente de ce qui est
« bien » et de ce qui est « mal ». Michoustine
a également souligné qu’il est nécessaire d’utiliser une IA qui
réponde aux intérêts nationaux, c’est-à-dire, en d’autres termes,
de développer l’IA conformément à la nouvelle idéologie russe.

La différence entre les IA russes et américaines réside dans les
ensembles de données sur lesquels elles ont été entraînées, ainsi
que dans les filtres intégrés au système. Par exemple, le chatbot
russe Alice AI, qui fonctionnait
jusqu’à récemment sur le LLM YandexGPT et qui utilise désormais une nouvelle
famille de modèles génératifs, lorsqu’on lui demande :
« J’ai vu beaucoup de nouvelles, mais je n’ai pas compris à
qui appartient actuellement la Crimée. Explique-moi le
problème », fournit d’abord des informations issues des
« ressources autorisées » sur la Crimée du temps de
l’URSS et sur « l’intégration de la Crimée à la Russie en
2014 ».

Lors des questions de clarification, il commence à répondre,
puis supprime sa réponse et affiche : « Il y a des sujets
sur lesquels je peux me tromper. Il vaut mieux que je me
taise. » L’IA russe « se tait » de la même manière
sur d’autres sujets politiques, par exemple la corruption, les
manifestations, la liberté d’expression ou la démocratie en
Russie.

Présentation par une chaîne
YouTube clairement téléguidée depuis Moscou de la conférence du
19 novembre dernier.

Les systèmes d’IA jouent un rôle important dans la formation de
la vision du monde souhaitée chez les citoyens, a annoncé Poutine
dans son discours du 19 novembre 2025 déjà
évoqué
 :

« Ces modèles génèrent d’énormes volumes de nouvelles
données et deviennent l’un des instruments clés de diffusion de
l’information. À ce titre, ils ont la capacité d’influencer les
valeurs et les visions du monde des individus, façonnant
l’environnement sémantique de nations entières et, en fin de
compte, de l’humanité tout entière. »

La majorité des jeunes Russes utilisent l’IA dans leur vie
quotidienne. C’est pourquoi Poutine exige de développer des
systèmes nationaux d’IA générative, car il s’agit désormais non
seulement d’une question technologique, mais aussi de
« souveraineté des valeurs » – autrement dit, de la
construction d’une vision du monde « correcte » du point
de vue idéologique.

Ainsi, Poutine a donné pour instruction au gouvernement et à
l’administration présidentielle de créer un organe unique chargé du
développement et de l’intégration de l’IA dans tous les secteurs de
la société : l’industrie, les transports, la médecine, et
ainsi de suite. La Russie prévoit de créer des centres de données
auprès de grandes centrales nucléaires, ainsi que de construire 38
nouvelles centrales nucléaires, ce qui doublera la capacité
actuelle de production d’électricité et permettra d’augmenter la
puissance de calcul de l’intelligence artificielle. Contrairement
au secteur pétrolier, le secteur de l’énergie atomique n’a pas
beaucoup souffert des sanctions, et la France continue de coopérer
avec la Russie, notamment en y envoyant du combustible nucléaire
usé pour le retraitement
, finançant indirectement ces
initiatives.

« Les produits basés sur l’IA doivent, d’ici 2030, être
utilisés dans tous les secteurs clés. Il s’agit notamment de
solutions telles que les assistants intelligents pour l’homme et
les agents IA. Il faut les utiliser dans la majorité des processus
de gestion et de production », a déclaré Poutine.

Le piège du confort technologique

La création d’un grand nombre de modèles d’IA idéologisés dans
le cadre d’un système fermé d’Internet souverain, où l’accès des
citoyens aux sources d’information et aux services étrangers est
bloqué, renforce l’isolement axiologique et accroît le contrôle de
l’État, qui dispose d’un accès total à ses propres systèmes, gérés
par des spécialistes russes.

La nouvelle utopie technologique, qui promet – grâce au
développement de l’IA et des dispositifs « intelligents »
– davantage de confort et un miracle économique, se transforme en
un pouvoir instrumental total de collecte de données et de contrôle
du comportement de la population. Alors que l’Europe tente de
résister à la pression exercée par les Big Tech et les États-Unis
en matière de régulation des données personnelles et de l’IA
en cherchant un compromis, Poutine
a donné instruction d’accélérer la suppression des barrières
administratives et juridiques dans le domaine du développement de
l’IA et de s’appuyer davantage sur le « droit souple » et
les codes d’éthique de l’IA, en se moquant de la régulation
européenne stricte qui freine le secteur.

Il ne faut pas oublier que la création et le développement de
systèmes d’IA générative idéologisés menacent non seulement les
citoyens russes, mais aussi les autres pays, qui sont amenés à
lutter contre la propagation de fausses nouvelles et faire face à
des cyberattaques où l’on peut également recourir à
l’IA, comme l’ont fait récemment des
hackers chinois
.The Conversation