En 2000, la réalisatrice Nancy Meyers entrait dans le XXIe siècle avec Ce que veulent les femmes, une comédie avec Mel Gibson et Helen Hunt restée jusqu’à aujourd’hui son plus grand succès. D’aucuns pourraient croire que le féminisme de façade d’un film grand public de l’époque l’aurait rendu tristement ringard aux yeux des contemporains, et pourtant, ce mètre étalon de la comédie romantique frappe encore très fort aujourd’hui.
Scénariste de films comme Le Père de la mariée ou Les Complices, Nancy Meyers devient réalisatrice de ses propres histoires en 1998 avec A nous quatre, une comédie familiale dans laquelle une jeune Lindsay Lohan incarne des jumelles décidées à réunir leurs parents divorcés. Suite au succès du film, qui a couté 15 millions de dollars et en a rapporté 92, Meyers bénéficie d’un budget beaucoup plus ambitieux pour son prochain long-métrage, une comédie romantique qui coûtera 70 millions et en rapportera 374.
Ce film, c’est Ce que veulent les femmes, sorti au cinéma en 2000 et porté par Mel Gibson dans le rôle de Nick Marshall. Nick est un riche publicitaire et coureur de jupons. Il est sûr de sa supériorité sur la gent féminine et ne s’adresse aux femmes que pour les séduire ou leur demander de lui apporter des cafés. Un jour, un coup de jus malencontreux lui donnera le pouvoir d’entendre les pensées des femmes et de peut-être enfin les comprendre… pour le meilleur et pour le pire. À quoi ressemble un tel film aujourd’hui ? Ce que veulent les femmes est-il une simple comédie efficace, un ramassis de clichés sexistes, ou un vrai pamphlet féministe grand public ?
La douce musique d’un Gibson qui joue un Marshall
Faire la Nick
Un film qui prétend révéler “ce que veulent les femmes”, mais qui est entièrement raconté du point de vue d’un homme, ça vous paraît peu crédible (voire stupide) ? Une comédie qui s’appuie sur tous les clichés de comportement toxiques et sexistes pour en tirer de l’humour facile, ça vous fait grincer des dents d’avance ? Un personnage principal qui est le dernier des machos, mais qui finit par sortir avec la femme “forte” et brillante du film, c’est des claques qui se perdent ? Eh bien oui, il y a un peu de tout ça dans le film culte de Nancy Meyers.
Aujourd’hui, alors que les femmes se battent encore pour leur liberté et que celle-ci est de plus en plus remise en question, une comédie sur ce que peuvent vouloir les femmes (comprendre : quel genre de type les femmes blanches vivant dans le centre-ville de Chicago veulent se taper) semble a minima dérisoire, si ce n’est de mauvais goût. Et le film, qui, s’il n’est pas vieux, semble déjà appartenir à une autre époque, n’échappe pas à la sous-couche habituelle de sexisme (et même de racisme par moments).
Avant de s’arrêter sur ce que le film réussit (car il réussit beaucoup de choses et, ne vous y trompez pas, cet article est écrit par une personne qui l’adore), il est intéressant d’étudier en quoi son postulat de départ est risqué, voire mauvais. Car la donne est faussée d’entrée de jeu : le Saint Graal qui est recherché par Nick, et donc par le public à travers ses yeux, c’est de réussir à comprendre ces créatures soi-disant mystérieuses que sont les femmes. La psychologue de Nick lui dit elle-même : si les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, l’homme qui parle vénusien est roi.
C’est là qu’est le problème : partir du principe que les femmes sont des êtres radicalement différents des hommes, qui parlent une autre langue, et qui ont des désirs fondamentalement différents de leurs homologues masculins. De ce fait, la base des préjugés de Nick est validée, et comprendre les femmes revient davantage à se dire que le rose, c’est pas si mal plutôt que d’accepter que le rose n’est pas que pour les femmes. Ce fond de machisme intégré se ressent régulièrement dans le film, aussi en grande partie parce que celui-ci se refuse à dépasser un certain stade dans la réflexion.
Si les injonctions à être toujours désirable et le syndrome de l’imposteur majoritairement féminin sont des sujets abordés, les dialogues ne s’engagent jamais à étudier le système qui permet cette oppression, mais l’accepte simplement comme caractéristiques des femmes. Pourquoi c’est frustrant et dommage ? Parce que la qualité du film et l’aisance des dialogues prouvent à maintes reprises que Nancy Meyers a le talent nécessaire pour aborder des sujets lourds avec un œil à la fois pertinent et léger, et qu’il aurait fallu de peu pour qu’une ou deux répliques ou situations montrent que le problème était compris dans son entièreté.
Comme ce n’est pas le cas, le film oscille entre discours “empouvoirants” et séquences où les personnages féminins n’attendent qu’une chose : que Nick veuille bien discuter chiffons avec elles ou les conseiller sur leur vie sentimentale (parce qu’apparemment c’est ça, “parler vénusien”). Mais maintenant que sont posées les limites que le film peut avoir dans son propos, qui font qu’il peut sembler daté dans sa réflexion aujourd’hui, attardons-nous sur cette question : qu’est-ce qui le rend encore terriblement efficace et enthousiasmant ?
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Screwball et screw him
La volonté de Nancy Meyers était de reprendre les codes de la screwball comedy (ou “comédie loufoque”), ce sous-genre hollywoodien d’entre les deux guerres qui mêlait humour slapstick, histoires de couple rocambolesques et dialogues piquants. Effectivement, Ce que veulent les femmes coche toutes les cases de cet héritage, avec ses réparties délicieuses et son comique de situation burlesque (notamment présent dans la séquence où Nick, en collants, glisse sur des perles de bains à travers toute la pièce et finit par avoir un pied dans la baignoire au moment où son sèche-cheveux atterrit dans l’eau…). Et il est vrai qu’on retrouve, dans la manière dont Mel Gibson joue de son corps et de ses sourires, la filiation d’un Cary Grant ou d’un James Stewart.
De même pour Helen Hunt qui, dans ses expressions qui passent de l’assurance au doute en un clin d’œil, assume l’influence d’une Katharine Hepburn ou d’une Jean Arthur. Au-delà du simple plaisir visuel et comique qu’elle apporte, l’inspiration screwball est aussi particulièrement pertinente dans le sens où une autre des caractéristiques de ce genre était la présence d’au moins un personnage féminin émancipé au fort caractère. Il s’agit donc de se revendiquer d’un type de film qui prenait mieux les femmes en compte, et d’induire qu’il est toujours important de faire cette démarche 50 ans après.
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Il y a une intelligence dans l’humour que pratique Nancy Meyers, et elle se ressent particulièrement dans l’écriture du personnage de Nick. Dans les premières séquences, avant que le héros ne soit électrocuté et que sa vie change, il est introduit avec un double regard. L’histoire est racontée de son point de vue, celui d’un homme sûr de lui, fier de ses techniques de drague infaillibles, persuadé que la manière dont il harcèle sa femme de ménage ou la serveuse du café est drôle dans un cas et irrésistible dans l’autre. Et pourtant, pour le spectateur un tant soit peu éduqué, il est évident que Nick est avant tout un gros lourd imbu de lui-même qui ne parvient à séduire que par l’insistance ou le mensonge.
Le point de vue est donc double, et il le sera d’autant plus lorsque le spectateur pourra, tout comme Nick, entendre les pensées des femmes et savourer ce moment où le séducteur se rend compte que toutes celles qu’il imaginait à ses pieds sont en fait très conscientes de sa misogynie et le détestent. Tous ces moments où le personnage est pris en défaut et se prend un revers de karma pour avoir considéré les femmes comme inférieures sont particulièrement délectables, d’autant que le système se répète : au moment où Nick se met à entendre les pensées des femmes, il se jette sur l’occasion pour passer de gros macho à super-macho-en-chef.
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Il manipule Darcy (la femme brillante dont il ne supporte pas qu’elle ait pu être engagée à sa place et dont il tombera amoureux) jusqu’à la faire virer, et offre à Nora une partie de jambes en l’air renversante en écoutant ses moindres envies pour mieux ne jamais la rappeler ensuite. Arrive le moment où il comprendra qu’être “le roi” martien qui parle vénusien n’est pas d’abuser de son pouvoir pour mieux écraser les femmes, mais représente plutôt l’occasion de devenir quelqu’un de bien (et de plus heureux) en se mettant à considérer l’autre comme son égal.
Le retournement est touchant, car il vient justement de son observation des femmes comme étant non pas des êtres mystérieux qui auraient des désirs farfelus, mais comme étant tout simplement des êtres humains qui ne veulent en réalité qu’être traités comme tel. Pour opérer ce retournement, des intrigues secondaires viendront compléter l’histoire d’amour avec Darcy : les déboires sentimentaux de sa fille qu’il avait délaissée, et les envies suicidaires d’Erin, une jeune femme dépressive à laquelle il avait refusé un entretien d’embauche. Chacune est émaillée des moments drôles et émouvants qui ouvriront l’horizon de Nick sur les femmes qui peuplent sa vie et qui ne se résument pas à celles avec qui il couche.
Ce que les années 90 ont fait à la mode
DARCYSTème
Il faut désormais se demander comment serait reçu Ce que veulent les femmes s’il sortait en salles aujourd’hui, alors que les discours féministes (leurs revendications ou leur répression) sont au cœur des débats. Comme dit précédemment, son sexisme intégré et la pertinence de son point de vue interrogeraient, à n’en pas douter. Mais il y a fort à parier qu’il serait surtout épinglé pour cause de “wokisme” par ceux qui pensent encore que la simple présence de femmes à l’écran répond à une idéologie quelconque.
Le personnage de Darcy à lui tout seul représente encore aujourd’hui une modernité rafraîchissante, même si l’on pouvait espérer, à l’époque, que les combats qu’elle porte seraient aujourd’hui acquis. Incarné par Helen Hunt, une comédienne trop rare au visage atypique (pour Hollywood, c’est-à-dire pas trop atypique quand même) qui respire l’intelligence et la sensibilité, Darcy symbolise un dilemme trop souvent imposé aux femmes : avoir une vie professionnelle ambitieuse ou avoir une vie de famille épanouie.
À la fin, le film apporte une réponse douce-amère : Nick avoue à Darcy qu’elle a été virée à cause de lui, mais qu’il a aussi fait en sorte qu’elle soit réengagée. Trahie, Darcy le vire, tout en le pardonnant, et finit par échanger un baiser avec lui. Au moment où Nick entend qu’il est viré, au cours de ce final romantique où il cherchait la rédemption, sa déception est palpable. Jusqu’à cet instant, il pensait encore que caresser sa proie dans le sens du poil suffirait à ce qu’il s’en tire avec le beurre et l’argent du beurre. Mais le film lui oppose un dernier revers et place Darcy en position dominante (elle se trouve en haut des escaliers, Nick en bas), et lui permet à elle de virer un homme tout en lui offrant un avenir sentimental.
Un jeu habile avec les codes dénoncés au cours du film qui en ferait hurler plus d’un aujourd’hui, du moins à ceux qui se seraient un peu trop identifiés au Nick des premières séquences. D’ailleurs, Mel Gibson, qui ne s’est pas fait connaître par ailleurs comme le plus progressiste des acteurs, ne résiste pas, dans le making-of du film, à jouer les gros bras pour compenser la sensibilité féminine de son personnage. En racontant la scène pour laquelle il a dû réellement s’épiler la jambe à la cire, il s’amuse à prétendre que l’expérience ne lui fut pas douloureuse, et que les femmes sont bien douillettes… Et quiconque a déjà tenté l’expérience de la cire sait qu’il s’agit forcément d’un mensonge éhonté !
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En somme, un film de la trempe de Ce que veulent les femmes aurait encore aujourd’hui toute sa place dans le paysage cinématographique actuel, tant son message mériterait d’être asséné à nouveau et tant la décomplexion de son féminisme à l’échelle grand public rend nostalgique de cette époque. Mais ce qui fut l’un des plus grands succès de la comédie romantique en 2000 trouverait-il aujourd’hui le même public et le même triomphe ? Impossible à dire, mais ce qui est sûr, c’est que son rythme endiablé et ses réparties salées font encore mouche comme au premier jour.
On y trouve aussi le cliché de la séance de yoga exclusivement féminine, bien sûr
À la fois ancrée dans son époque (comprendre : pleine de biais oppressifs ringards) et toujours pleine de modernité, la comédie iconique de Nancy Meyers reste un exemple de ce que la comédie romantique du XIXe siècle peut offrir de meilleur. Un écho des chefs-d’œuvre de George Cukor, une réflexion accessible, même si imparfaite et imprécise, sur des sujets de société, et des personnages finement écrits qui font rire autant par leur charme que par leur maladresse.
Regarder Ce que veulent les femmes aujourd’hui comme le chainon manquant entre la comédie screwball originelle et notre époque permet de mieux réaliser le chemin parcouru et surtout celui qui reste à (re)faire, tout en humour et légèreté. À revoir avec un œil critique oui, mais surtout sans modération.


