« Il faisait froid, très très froid », « C’était difficile, très difficile »… La pudeur de ces adolescents venus du bout du monde est puissante mais leurs regards disent ces exils et ce voyage périlleux à travers la Méditerranée pour réaliser leurs rêves.
Aminata Sylla avait 14 ans quand elle a fui la Guinée pour trouver sa liberté de femme. Junior Tano est arrivé en France après un long et dangereux périple depuis la Côte d’Ivoire. Khalil Fellague a 16 ans, il est algérien, l’adolescent ne parle pas français mais sa détermination impressionne. Abdoulaye Cisse a 14 ans et son frère Tidiane Bane 16 ans.
Ils sont partis ensemble de la Côte d’Ivoire, ils ont traversé ensemble la Mediterannéee et, à Marseille, ils font tout pour ne pas être séparés. De ce voyage sans retour, ils ne diront rien, mais tous les cinq sont là au téléphone pour rassurer leurs parents restés en Afrique par ce « tout va bien ».
« On parlait de ces enfants comme d’un problème, certains hommes et femmes politiques les qualifiaient de délinquants, de filles et garçons dangereux », dit Thomas Ellis, le réalisateur dans le dossier de presse. Son film Tout va bien, en salle mercredi 7 janvier, démontre la force et le courage de ces adolescents, sans angélisme. Plus qu’un documentaire, Tout va bien est un carnet de vies pudique et puissant.
Ce documentaire retrace le parcours de ces cinq jeunes à leur arrivée à Marseille. Ils ont entre 14 et 16 ans, mais souvent dans les images de Thomas Ellis, ce sont des regards d’enfants qui apparaissent. Ces mineurs isolés, sans famille, sont aidés, suivis par les services sociaux. La bienveillance et l’aide sont montrées à travers les éducateurs qui les suivent.
Mais parfois la suspicion règne. Ils sont en situation irrégulière et ils le savent. L’inquiétude surgit dans leurs yeux quand ils cherchent leur mot pour prouver qu’ils parlent français, qu’ils réussiront les examens, que leur rêve n’est pas impossible. Et de l’autre côté de la Mediterranée les mères, les parents s’inquiètent aussi.
Aminata affronte avec son sourire ravageur la colère de sa mère quand elle lui apprend qu’elle s’est fait un piercing. La mère de Junior le rassure et le console face à son impatience et ses déceptions. La mère de Ttiane renouvelle son vœu : « Ne lâche pas ton frère. » Au coin d’une conversation, on apprend qu’un père pleure l’absence de son fils.
La caméra est au plus près des cinq jeunes, elle capte leurs espoirs et leurs peurs avec la même intensité. Proche, intime mais pudique, elle observe leurs avancées. Des scènes de vie et des confidences font le récit. Simplement sans commentaire.
Ce documentaire, Thomas Ellis l’a bâti patiemment. Le projet débute en 2019, et le réalisateur raconte : « J’ai visité des foyers, des hôtels sans filmer. J’ai rencontré des ados avec une envie et une force de vie incroyable : envie d’apprendre le français, de trouver leur place à l’école, seuls, sans parent. J’avais l’impression de voir des super-héros ! » Des super-héros : le mot est lâché et juste. Ainsi le documentaire démontre leur courage infini et aurait pu en être le sous-titre. Des super-héros.
Thomas Ellis poursuit pour franceinfo Culture : « Ce voyage terrifiant qu’ils réalisent révèle un comportement ordalique. Ces adolescents mettent en jeu leur vie : si je passe cette épreuve, cette aventure, comme ils disent, ma vie vaut le coup d’être vécue. Et puis ils arrivent seuls, sans parents, ils n’ont pas d’autres options que celle de réussir. »

Image du film de Thomas Ellis, « Tout va bien », en salle le 7 janvier 2026. (UNITE / SOMECI)
Thomas Ellis depuis quelques mois parcourt les établissements scolaires avec son film, 10 000 collégiens et lycéens ont assisté à une projection. Une histoire de vie mais aussi un but pédagogique en partenariat avec l’Éducation nationale.
Le réalisateur a relevé les réflexions des jeunes à la sortie de la salle et la plus belle est sûrement celle de Marie Celeste : « Sa caméra, c’est une lanterne installée dans la nuit, elle éclaire les visages de cinq adolescents mineurs arrivés à Marseille sans leurs parents, mais elle ne floute pas les ombres des vies d’avant. Thomas Ellis filme leurs vies éclairées par cette lanterne dont la flamme ne s’éteint pas et qui m’a réchauffé le cœur et quand le film s’est arrêté, je suis restée là, les yeux pleins de lumière, en me disant que dire ‘Tout va bien’, c’est déjà une façon de garder la flamme dans la lanterne. »
L’eau, la mer, les vagues sont omniprésents dans le documentaire. La Méditerranée est un personnage à part entière. Les plages où les filles mangent des glaces et se chambrent. Les calanques où les garçons racontent leurs périples et déambulent au soleil qui frappe. Marseille est présent par sa lumière, ville d’accueil, ville de transit, ville hors du commun. Thomas Ellis explique à franceinfo Culture ce choix de tourner à Marseille comme une évidence : « Je suis né à Marseille et j’y vis. Je voulais filmer ces adolescents dans ma ville et voir comment ils se l’approprient, comment ils devenaient marseillais comme d’autres étrangers avant eux. »
Et Marseille, c’est la Méditerranée, poursuit le réalisateur : « La Méditerranée est toujours présente comme un décor, comme le souvenir persistant de sa traversée, comme un horizon des possibles et enfin comme un lieu où les corps de ces adolescents se libèrent. »
Cette mer traversée, lieu de tous les dangers, « de la tragédie des naufrages », clame le pape François dans le documentaire lors de sa visite à Marseille. Océan de toutes les peurs, Thomas Ellis plonge le spectateur dans ses grands fonds. Le film est rythmé par cette musique et ses images sous-marines, à la fois chaudes et douces, froides et périlleuses. Ces eaux ont traumatisé ces adolescents mais ils n’en parleront pas. « C’est un truc sur lequel je ne veux pas revenir, mais ils ne comprennent pas que derrière cela, il y a un rêve », dit Junior.
Tout va bien est un journal de vie, mais peut sonner aussi comme une déclaration politique. Thomas Ellis revient ainsi sur ce versant de son film : « J’ai la sensation que lorsqu’on parle des étrangers et de la migration, il est principalement question des problèmes. La peur de l’étranger vient du fait qu’on ne connaît pas l’autre, que l’on ne prend pas le temps de le comprendre, par ce film, je voulais prendre le temps de découvrir ces adolescents, de mettre des visages et des histoires sur ces mineurs non accompagnés. Le film montre que ces adolescents ont les mêmes rêves, joies et inquiétudes que nos enfants. ».

Affiche de « Tout va bien », film de Thomas Ellis, en salle le 7 janvier 2026. (DR)
Genre : Documentaire
Réalisation : Thomas Ellis
Pays : France
Durée : 1h29
Sortie : 7 Janvier 2026
Distributeur : Jour2fête
Synopsis : Âgés de 14 à 16 ans, cinq adolescents ont traversé des déserts et des mers, seuls. Arrivés à Marseille, ces filles et garçons portent en eux l’espoir brûlant d’une nouvelle vie. Ils apprennent un métier, un pays, des habitudes et pour certains une langue. « Tout va bien », répètent-ils obstinément à leurs familles. Mais le véritable voyage ne fait que commencer…