La requête émane de la procureure du district administratif sud-est de Moscou : elle a soutenu que les pages des catalogues et bibliothèques en ligne hébergeant l’ouvrage contiendraient des « informations de caractère extrémiste » — sans toutefois préciser quelles phrases ou quels passages auraient suscité cette qualification, rapporte Meduza.

Les Éditions Meduza, lancées il y a quelques mois, publient des ouvrages impossibles à imprimer en Russie en raison de la censure – et leur vente serait tout simplement dangereuse. C’est pourquoi ils passent par leur application, entièrement gratuitement. Dans la dernière mise à jour, a été ajoutée une nouvelle section « Livres » avec une liseuse intégrée pour faciliter la lecture.

On ne parle pas ici d’un roman de fiction grand public. Publiée par l’éditeur indépendant Freedom Letters et accessible gratuitement via l’application Meduza, cette œuvre est une chronique des moyens que déploie la contestation anti-guerre en Russie, depuis les grandes manifestations initiales jusqu’aux formes les plus subtiles de protestation — graffiti discrets, lacets de chaussure colorés, affiches minuscules glissées dans la ville.

Il est présenté comme l’une des premières tentatives pour comprendre pleinement les méthodes de protestation contre la guerre en Russie, où toute résistance aux autorités est désormais passible de prison.

Évidemment, l’auteur de ce livre – un écrivain primé – explique ces méthodes à travers les témoignages de centaines de personnes opposées au régime. Et reste anonyme pour des raisons évidentes de sécurité, puisque résidant toujours à l’intérieur de la Fédération de Russie. Dans le contexte d’une répression accrue, chaque mot contre la guerre peut être interprété comme une menace par les autorités — et devenir objet de poursuites pénales.

Ce qui frappe — et inquiète — c’est que cette mesure restrictive touche des adresses web où figurait l’ouvrage : bibliothèques en ligne, sites de livres gratuits ou commerciaux (parmi lesquels Rulit, Coollib, Pushkinhouse, Lulu, Mybiblioteka, Bookcouter). Même si certains liens étaient déjà obsolètes ou brisés au moment du jugement, l’intention est nette : contrôler l’accès à l’information au cœur du monde numérique.

Ce n’est pas la première fois que la Russie s’emploie à bloquer des contenus jugés « inacceptables ». Au fil des années, des sites d’information ont déjà été temporairement ou partiellement bloqués pour des articles critiques envers le Kremlin ou sa politique.

Dans cet écosystème numérique fortement régulé, l’effacement d’un lien peut devenir synonyme d’effacement d’une idée — littéralement d’un pan de récit alternatif à la narration officielle. On retrouvera le livre à cette adresse.

« Publié initialement par Freedom Letters en 2023, cet ouvrage est disponible gratuitement et en intégralité sur l’application Meduza. Il s’agit de notre deuxième collaboration avec Freedom Letters ; la première était Je ne craindrai aucun mal de Natan Sharansky, également disponible sur l’application Meduza. Notre application contourne le blocage, permettant ainsi de lire des textes non censurés en Russie. N’hésitez pas à l’installer avec vos proches », assure Meduza.

Dans un pays où la dissidence se trouve déjà fortement réprimée, cette décision judiciaire remplace un tableau de bord par un verrou web. À mesure que l’État étend son contrôle sur le flux d’informations, la libre circulation des idées subversives devient — littéralement — hors ligne avant d’être hors sujet.

Une chose est sûre : ce n’est plus seulement la question du contenu qui importe aux autorités russes, mais celle de l’accès même aux mots qui pourraient ébranler l’ordre imposé. Et quand la censure atteint les liens, c’est toute l’architecture de l’information qui est sous tension.

 

Par Cécile Mazin
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