Raconter les parcours migratoires, c’est prolonger la présence des aïeux en préservant leur mémoire, pour la maintenir en vie et se l’approprier, tel un leg vivant qui s’entretient et qui devient un capital généreusement intarissable. C’est faire la part belle à un récit familial entre deux rives, pour relater au mieux les altérités tissées hier, qui façonnent celles d’aujourd’hui et enrichissent celles de demain. C’est tout l’esprit que la réalisatrice belgo-marocaine Karima Saïdi traduit dans son cinéma, construit à partir des liens intimes entre les générations issues de l’immigration.
Initialement monteuse et scripteuse pour d’autres réalisateurs, dont Jawad Rhalib, Hadjaj Belkacem, Milena Bochet, Sylvain Etsibal ou encore Joachim Lafosse, Karima Saïdi s’est lancée depuis des années dans une démarche documentaire sur le temps long. Aujourd’hui, ce processus lui permet d’imager la migration sous l’angle de l’ancrage et de l’enracinement dans le pays d’accueil, qui devient une terre de prolongement des repères pour les nouvelles générations. Elle retrouve ainsi l’un de ses champs de prédilection, riche d’une culture cinématographique partagée avec ses parents tangérois, ses deux frères et sa grande sœur, dans le Bruxelles de sa naissance et de son enfance.
Une double culture vécue sans barrières
«J’ai regardé beaucoup de films avec mes aînés cinéphiles. A la télévision française, le cycle du cinéma de minuit m’a fait connaître des films d’auteurs. J’allais beaucoup dans les salles aussi, dont mon premier souvenir reste Le Prado, à Molenbeek. Je devais avoir 5 ou 6 ans, j’étais avec ma mère et mon frère. On regardait «Laurence d’Arabie», ou encore «Les demoiselle de Rochefort», mais aussi des films égyptiens, à Ixelles», a déclaré Karima Saïdi, dans son entretien avec Yabiladi.
Émerveillée par l’univers créatif sur lequel ses frères et sa sœur lui ouvrent les yeux, elle garde joyeusement le souvenir de «livres d’art, de peinture, de musique classique, de jazz, de rock et aussi de cinéma». «Avec ma mère, j’ai plongé plutôt dans ce qui caractérise notre culture marocaine, les fêtes et les traditions séculaires, les baptêmes, les mariages, les femmes qui font des gâteaux ensemble…», nous confie la réalisatrice, qui a vécu ces aspects multiples de ses cultures sans conflit.
Karima Saïdi et sa mère / Ph. Karima Saïdi
«Je fais partie de la deuxième génération d’immigrés. C’est joyeux de voir comment les gens ont toujours tout fait ensemble, dans la communion mais sans voyeurisme», dit-elle. «Cette dynamique a eu quelque chose de très sécurisant dans mon développement personnel. Avec ma double culture, je me sens fièrement issue d’une éducation populaire. J’aime parler aux gens et aller dans les quartiers, quand je suis au Maroc», affirme-t-elle.
Dans le prolongement de cette immersion éclectique, Karima Saïdi s’oriente vers des études artistiques. Diplômée en montage à l’Institut supérieur des arts (INSAS), elle décroche son master en écriture et analyse cinématographique à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Elle est tout de suite attirée par l’écriture du réel. «Je me rendais compte que les enjeux de montage en documentaire me permettaient une plus grande créativité, avec beaucoup d’enjeux de construction», nous dit-elle. Curieuse ensuite d’explorer la fiction, elle travaille sur les scripts de longs-métrages, avant de passer à la réalisation.
En signant son documentaire «Dans la maison», Karima Saïdi a rendu un hommage intimiste à sa mère, Aïcha, avec qui elle construit un dialogue interrogeant la mémoire et le parcours de son aïeule, du Maroc à la Belgique. Dans son nouveau film, «Ceux qui veillent», la réalisatrice soutient sa réflexion sur le récit migratoire dans la nuance et la subtilité, grâce à un regard humain porté sur le dialogue entre les morts et les vivants, dans l’espace du cimetière multiconfessionnel de Bruxelles.
Le documentaire, un travail de mémoire au présent
Premier du genre en Belgique, c’est ce lieu où sa mère est inhumée. Fait d’archives, de photos et d’enregistrements sonores, le documentaire précédent se termine d’ailleurs sur la scène du cimetière, avec lequel Karima Saïdi ouvre sa plus récente œuvre. Montré au Maroc dans le cadre du 22e Festival international du film de Marrakech (FIFM 2025), puis à Rabat avec le Cercle des lauréats de Belgique (CLB) et le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), «Ceux qui veillent» est ainsi voulu comme «une histoire de veilleurs», là où des non-chrétiens peuvent être inhumés dans le respect de leur rite.
«Ceux qui veillent» de Karima Saïdi
Mis en image comme un véritable lieu de vie et non pas de mort, cet univers de vivre-ensemble montre un voisinage apaisé entre musulmans, juifs, orthodoxes et catholiques. Ils se côtoient, interagissent au chevet des défunts avec lesquels ils dialoguent, créant ainsi un espace inclusif. C’est cette diversité et sa possibilité d’exister que Karima Saïdi a souhaité relater, pour représenter une conception élargie de l’héritage familial, du récit personnel et du multiculturalisme qui se vit en symbiose.
«Je me suis intéressée à ce lieu car de son vivant, ma mère m’a demandé de me renseigner sur un endroit en Belgique où elle pourrait être inhumée, dans le respect de ses rites. C’est ainsi que j’ai découvert ce cimetière. Lorsqu’elle est décédée, nous l’y avons enterrée et à ce moment-là, j’ai découvert ses nouveaux voisins», a déclaré la réalisatrice à Yabiladi.
«Je me suis rendue compte que ce cimetière était un lieu de vie comme l’est un quartier, que cette histoire de veilleurs se déclinait à plusieurs niveaux, entre le personnel, les visiteurs qui, en partageant des offrandes, chantant, en exprimant leurs différents rituels, rendent cet espace extrêmement vivant. Il y a aussi les veilleurs qui sont nos défunts, avec lesquels nous continuons à entretenir une relation à travers les gestes transmis.»
Karima Saïdi
«Amener des offrandes dans ce cimetière revient alors à partager un repas avec un défunt parmi ses proches. Puis, on prolonge ce geste en allant le partager avec les autres, créant ainsi une communion entre les morts et les vivants, en hommage à ceux qui son partis et en considération à ceux qui restent», nous déclare la réalisatrice, pour qui cet ensemble d’usages incarne une manière sereine d’entretenir la mémoire, transcendant les cultures et les générations.
«Ceux qui veillent» de Karima Saïdi
Un pont entre les primo-migrants et leurs petits-enfants
Karima Saïdi inscrit aussi le travail de mémoire dans une continuité qui concerne tous les âges. «Dans le précédent film, j’ai fait un dialogue intime entre une fille et sa mère autour de la question de l’exil et de ses conséquences, d’une mémoire en déperdition, ma mère ayant été atteinte d’Alzheimer. Ici, je décide de partir de sa tombe et de commencer avec sa petite-fille, Mona, qui parle du dernier souvenir qu’elle a de sa grand-mère vivante, pour ensuite aller à la rencontre des autres», nous explique la réalisatrice, illustrant la vision dynamique dans laquelle elle ancre le récit mémoriel.
En allant à la rencontre des autres vivants autour de leurs morts, Karima Saïdi prolonge aussi la réflexion sur l’exil et l’ancrage. Elle considère en effet que «chaque tombe devient la trace d’un vécu et d’un héritage, à travers les photos, ce qui est écrit, les rituels». «Tout fait trace dans cet endroit, constituant une histoire de l’immigration qui s’écrit à travers ce territoire», nous dit-elle.
Chemin faisant, c’est au féminin que la documentariste conjugue le récit migratoire, intergénérationnel et multiculturel. «Ma nièce Mona, petite-fille de ma mère, représente la troisième génération qui est un produit de la mixité. Toutes ces cultures cohabitent en elle de manière tout à fait sereine. J’ai donc trouvé juste de repartir de ce point-là, en passant par la nouvelle génération, pour ouvrir ce chemin vers ce nouveau territoire où on garde les codes de l’intime, avec une construction, dont les formes et les expressions sont diverses», déclare encore Karima Saïdi.
«Les portraits des personnes que je rencontre dans ce cimetière incarnent à la fois le singulier et l’universel. Chacun a sa manière d’être et s’autorise à être comme il veut, dans sa relation à l’autre. C’est un espace où tout est possible. Au vu de ce qui se passe dans le monde actuel, ce film incarne une question qui me tient à cœur, celle de comment continuer à faire société en étant différent et relié à la mémoire des autres.»
Karima Saïdi
Ph. Karima Saïdi
En filigrane, Karima Saïdi interroge «nos propres traditions, nos manières de les entretenir tout en y ajoutant quelque chose qui nous est propre». «C’est possible parce qu’on s’autorise à être dans ce lien avec l’autre», explique la réalisatrice, qui confie avoir été «profondément touchée» par cet aspect en travaillant sur ce documentaire, qui incarne lui-même une offrande à l’héritage des aïeux en migration.