L’ennui avec les arbres, c’est que, la plupart du temps, on ne sait pas leur nom. Ils sont les anonymes que nous frôlons dans la ville. Ainsi de celui qui occupe tout l’horizon de cette verrière d’où la vue plonge sur une avenue du nord de Paris. Lilas de Perse, sorbier des oiseleurs, sophora du Japon ? Sans preuve aucune, on choisit le dernier nom. Uniquement parce que l’atelier fut jadis celui d’un peintre japonais avant de devenir celui de Jean-Baptiste Sécheret. Songe-t-il parfois à ce prédécesseur ? Un jour, un couple de Japonais a frappé à sa porte, demandant timidement la permission de revoir le logement parisien de leur ami disparu. Il les a reçus, la conversation s’est engagée, a duré quelques heures, mené à une amitié, des cadeaux de thé vert et une envie affirmée de partir pour le Japon. Et on ne peut s’empêcher de penser que c’est un pays qui lui conviendrait bien. Question de dépouillement, de mise à distance, de silences aussi, particularités qu’on trouve dans sa peinture, à découvrir entre autres au musée Marmottan Monet.
Éclectisme créatif
Sobrement meublé, l’atelier de Jean-Baptiste Sécheret, cependant, n’est pas austère : il est ancien. Il pourrait être celui de Manet – « si seulement ! », lâche, amusé, l’intéressé – ou de Bazille, ou de n’importe quel peintre du XIXe siècle qui fréquentait le café Guerbois dans les années 1860. À y songer, les chaises de bistrot cannées en viennent peut-être… Rien de contemporain si ce n’est une pile de CD dans un coin, Jean-Sébastien Bach et Marc-Antoine Charpentier flirtant avec Thelonious Monk, Erroll Garner – « un pur génie » – et cette étoile filante du jazz, Bix Beiderbecke… Pour le reste, le décor est modeste, gazinière blanche émaillée, vieil évier et verres Duralex, tables sans âge, et la peinture, partout : toiles achevées ou inachevées, calepins, cartes postales rapportées des musées, palette aux épaisseurs fossilisées… Et encore, des casiers, promesses des images à venir : certains ont des pigments en poudre plein leur cœur, comme chez un marchand de couleurs; d’autres, accrochés au mur, abritent les pastels fragiles, rangés par familles de nuances. Quelques-uns se sont échappés, en attente au bord d’une console, toute une coalition de mauves tendres, violets ardents, bleus céruléens, myosotis cousins des pervenches, et voici soudain le ciel à portée de main…
Jean-Baptiste Sécheret, peintre, illustrateur et graveur, dans son atelier situé dans le nord de Paris. Photo : © Connaissance des arts /Manolo Mylonas
On emporte avec soi des admirations éperdues pour des peintres anciens, parfois on voudrait s’en détacher, et puis il suffit de voir un tableau de Morandi, et voilà on est fichu.
Le bleu du ciel
Le ciel, justement. On en parle. Peut-être est-on venu rencontrer l’artiste essentiellement pour approcher le mystère de ce sujet. Jean-Baptiste Sécheret a passé une partie de sa vie en osmose avec Trouville, d’abord en vacances avec ses parents, puis quelques années dans un appartement derrière l’hôtel des Roches noires. On évoque les visites au musée du Havre et à celui de Honfleur, tabernacle des toiles de Boudin. Exposer à la demande du musée Marmottan, en miroir avec deux scènes de plage de Monet, semblait alors une évidence. Mais les cieux mouvants de la série Zabeth Cordier sont aussi un signe fraternel à Boudin. Cuivrés, mauves subtilement mordorés, bleus acier ou évanescents, nuées qui s’étirent comme si elles baillaient ou légers cumulus suspendus tels des Zeppelin, crépuscule d’orage au-dessus des Roches noires jusqu’à cette « hora magica », heure bleue suffocante de beauté.
Photo : © Connaissance des arts /Manolo Mylonas
On se tromperait en avançant que c’est là une esthétique de l’évanescent, du nébuleux, voire de l’imprécis. Les mots « composition » et « structure » reviennent souvent dans la conversation. Celles des Peupliers ou des Cathédrales de Monet. Ou de Gerard ter Borch, qui éclaire ses tableaux avec une profondeur de champ incroyable et ne laisse aucun détail au hasard. « J’ai une passion pour les maîtres du passé », souligne l’artiste, comme si on ne l’avait pas deviné. « Je ne sais pas comment faire autrement. On emporte avec soi des admirations éperdues pour des peintres anciens, parfois on voudrait s’en détacher, et puis il suffit de voir un tableau de Morandi, et voilà on est fichu. Mes influences, je les ai choisies. Ce n’étaient pas celles qui avaient cours aux Beaux-Arts dans les années 1980, le rejet était d’une violence à peine imaginable envers ceux qui allaient vers le figuratif. Non, je n’ai jamais été tenté par l’abstraction. » À chacun son chemin. Lui a épousé la structure des motifs et l’immense liberté du ciel sans cesse changeant.
Jean-Baptiste Sécheret, Les Échafaudages. Hommage à Léon Spilliaert, 2007-2024, tech. m. sur papier marouflé sur toile, 161 x 132 cm ©B. Huet.
Hommage aux maîtres
Alors, Poussin, bien sûr (qu’il a copié jadis au Louvre), Vuillard, Manet, Chardin, on en oublie. Ah! Courbet aussi, dont il a reproduit un détail des Demoiselles des bords de Seine, divinité tutélaire accrochée dans l’atelier. Jusqu’à Antonio Lopez, qui est toujours bien vivant, une des rencontres fondamentales de sa vie, lors de son séjour à la Casa de Velasquez en 1984 et dont il regrette que la France l’ignore. L’Espagne, en somme, a beaucoup compté, et bien qu’ils soient muets, ce ne sont pas les petits santitos posés dans un coin, statuettes ex-voto en plâtre, Madrilènes vêtues d’habits de fortune, qui le démentiront.
Accrochés au mur, des casiers abritent les pastels fragiles, rangés par familles de nuances. Photo : © Connaissance des arts /Manolo Mylonas
Qu’est-ce qu’un paysage, au-delà de la représentation topographique? Une émotion qu’il éveille en nous. La Normandie n’a donc pas le monopole. On pense à ses vues de Rome, et à la sublime nostalgie d’un couchant rose et bleu derrière la silhouette du Forum, et, par un effet d’association immédiat, à New York. « J’y ai trouvé la même lumière qu’à Trouville, celle des grands vents, une ville au bord de l’océan. L’architecture m’a étourdi, de grands et beaux profils très structurés, vers l’Hudson ou l’East River. Ma fille m’avait rapporté une photo prise du haut d’un immeuble vers le Pierre, elle ne pouvait imaginer que pendant vingt ans j’allais en faire onze tableaux. J’y suis retourné, me suis installé dans la même salle d’attente, j’ai fait des pastels, des compositions avec des lointains que je n’avais jamais vus en France, exotiques presque, j’ai été foudroyé par la beauté monstrueuse de cette ville. Sous la neige, je voyais un paysage de Brueghel…Il y a souvent des citations gothiques en haut de gratte ciels des années 1930 ou 1940. Pour qui sont-elles là? Personne ne les voit. Le Corbusier les jugeait ridicules, j’y vois le rêve éveillé de gens très fortunés qui construisaient avec leur nostalgie. Un témoignage assez touchant. »
Jean-Baptiste Sécheret, New York, 2024, huile sur toile, 209 x 270 cm ©B. Huet.
Peut-être est pour cette raison que ces vues de New York portent quelque chose d’infiniment troublant, presque fantastique. On sent une histoire derrière ces nuages-là, qui mène à des territoires obscurs. Jean-Baptiste Sécheret concède que ses tableaux sont un résumé d’hésitations, de doutes, de hasards acceptés. Pour un tel aveu, on ne peut que lui offrir Baudelaire, comme lui admirateur éperdu de Boudin et qui redoutait, contemplant ses études, la tentation de l’abstraction : « Eh! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? »
Dans l’atelier, la peinture est partout : toiles achevées ou inachevées, calepins, rouleaux, boîtes à pouce… Photo : © Connaissance des arts /Manolo Mylonas
3 Œuvres phares
Jean-Baptiste Sécheret, Mondeville, 2002, fusain, sur papier, 106 x 78 cm ©Jean-Baptiste Sécheret.
Jean-Baptiste Sécheret, Entonnoirs I, 1990, huile sur toile, 130 x 162 cm ©Jean-Baptiste Sécheret.
Jean-Baptiste Sécheret, Asnières, peinture à la colle, pigments et caséine sur toile, 180 x 206 cm © B. Huet.
« Monet/Sécheret. Paysages d’eau »
Musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, 75016 Paris
D u 9 octobre au 15 mars








