Le samedi soir, des maraudes bien rodées, en lien avec le 115, permettent aux plus précaires de bénéficier d’un peu de réconfort. Suivre celle de l’Ordre de Malte, c’est se présenter au-devant d’un autre « monde », comme dirait Agnès, l’une des bénévoles de cette association catholique. Les habitués de « la rue » la connaissent bien : à Saint-Nicolas, elle fournit un centre de soins, des douches, un coin pour se poser. Chaque samedi soir et dimanche matin, de novembre à fin avril, ses bénévoles parcourent le centre-ville pour aller à la rencontre des plus démunis. Elle en croise entre 60 et 120 par maraude.

Place de la Victoire, au tout début de la rue Sainte-Catherine, lors de la première halte et distribution de nourriture et de boissons chaudes.

Place de la Victoire, au tout début de la rue Sainte-Catherine, lors de la première halte et distribution de nourriture et de boissons chaudes.

Jean-Charles Galiacy

Ce samedi 3 janvier, Rudy, étudiant à Sciences Po de 21 ans, tire le chariot rempli de thermos de café, de sandwichs et de quelques douceurs qui seront proposés aux plus précaires. Il y a Anne et Brigitte, la soixantaine, les plus aguerries du convoi, Pierre le petit nouveau de 67 ans et Agnès, infirmière le reste du temps, qui veille au bon déroulement de l’équipée. « L’intérêt, c’est la régularité des liens, explique Brigitte, bénévole depuis 2018. Dans la rue, les gens ne les voient pas. Nous, on leur offre un petit mot, un sourire et de quoi se réchauffer. On n’a pas à connaître pourquoi ils ont atterri là, juste savoir ce qu’on peut leur apporter. »

« Même dans la misère, on se vole »

Place de la Victoire, parmi une bonne trentaine de bénéficiaires, Sébastien (1) touille les croûtons de pain dans la soupe fumante qu’on vient de lui offrir. Il est à la rue depuis octobre dernier, suivi par une assistante sociale. Alors que le thermomètre vient de basculer dans le négatif, il ne sollicitera pas le 115 pour obtenir un hébergement d’urgence. « Là-bas, à peine on part pisser qu’on peut se faire tirer ses affaires. Même dans la misère, on se vole », soupire celui qui ne devrait pas vraiment dormir les prochaines heures et apprécie d’autant plus le passage de la maraude. « Cela fait du bien. Sinon, les gens nous regardent de haut en bas alors qu’un divorce, un boulot perdu et on se retrouve à la rue. Cela peut arriver à beaucoup de monde… »

Pierre, retraité de 67 ans, vient d’intégrer il y a un mois la maraude de l’Ordre de Malte : « C’est facile d’aimer ses parents, ses enfants, ses amis… Mais donner à quelqu’un qu’on ne connaît pas, c’est beaucoup plus difficile. »

Pierre, retraité de 67 ans, vient d’intégrer il y a un mois la maraude de l’Ordre de Malte : « C’est facile d’aimer ses parents, ses enfants, ses amis… Mais donner à quelqu’un qu’on ne connaît pas, c’est beaucoup plus difficile. »

Jean-Charles Galiacy

En « crocs » par -2 degrés, Agnès fait la « police », attentive à « la resquille », ceux qui essaient de passer devant tout le monde, d’obtenir un second sandwich voire de quémander quelque chose sans faire partie des très fragiles : dans la rue Sainte-Catherine, exit donc ce couple d’hommes, transportant un gros pack de bières et un sac de courses… L’infirmière a intégré l’association en 2019, multipliant par la suite les maraudes en pleine crise sanitaire. « Ce qui fait chaud au cœur, c’est de connaître des réussites, comme celle de cette famille avec enfants que nous avons servie durant des années et qui est parvenue à trouver une maison à Cenon, glisse-t-elle. Ils sont venus une dernière fois pour nous remercier et nous annoncer la nouvelle. »

L’équipe de l’Ordre de Malte dépêchée ce premier samedi soir de l’année, lors de la maraude : Rudy, Brigitte, Anne, Pierre et Agnès.

L’équipe de l’Ordre de Malte dépêchée ce premier samedi soir de l’année, lors de la maraude : Rudy, Brigitte, Anne, Pierre et Agnès.

Jean-Charles Galiacy

À Bordeaux, plusieurs maraudes ciblent les défavorisés. Il y en a même une, de l’association Croquette et Macadam, dédiée plus particulièrement aux animaux. Le camion de l’association mérignacaise Imagine Demain investit aussi le centre-ville chaque samedi soir, jusque tard dans la nuit, rempli de boissons chaudes ou viennoiseries. D’autres viennent de se lancer. Il y a notamment ce groupe de copines et copains, cité plus haut et gravitant autour du média Bordophonia, ayant sollicité les restaurateurs. Fleur, Emma, Lucie ou Mélody se sont lancées ce samedi soir avec des repas concoctés par le chef de l’Atelier des faures. « Cela m’a toujours touché de voir des gens à la rue mais là, arrivée à la quarantaine, j’ai eu envie de m’engager », livre Mélody. Un appel aux restaurateurs (2) est lancé pour les prochaines maraudes. Samedi soir, les bénévoles de l’Ordre de Malte, quant à eux, sont venus en aide à près de 60 « bénéficiaires. »

(1) Le prénom a été modifié.