Le Parti communiste chinois en est persuadé, Taïwan finira par leur appartenir, accomplissant la prophétie d’une seule Chine unie. Une conviction si inéluctable dans la politique du parti qu’on peut se demander dès lors : pourquoi être si pressé ? Toute l’année 2025, l’armée a multiplié les provocations et les exercices militaires, en plus de s’entraîner activement à l’idée d’un débarquement ou d’un blocus. Une des explications à cette hâte soudaine se trouverait dans les courbes démographiques du pays, annonciatrices de décennies moins dorées.
Malgré la fin de la politique de l’enfant unique, la Chine a du mal à relancer sa natalité. Avec 1,16 naissance par femme, le pays a l’une des pires fécondités au monde, et perd même de la population depuis trois ans. D’ici 2070, le pays devrait descendre sous la barre du milliard d’habitants, lui qui en compte actuellement 1,4 milliard. Faute de renouvellement, sa population vieillit, et vieillit vite. L’âge médian y est passé de 29 ans en 2000 à 40 ans en 2024.
Une démographie pas très guerrière
L’usage est plutôt de faire la guerre avec des forces vives. « Pendant des siècles, la France, monstre démographique d’Europe, en a été un bon exemple. On se lance dans des guerres lorsqu’on sait qu’on a les effectifs non seulement pour supporter le conflit, mais également pour assurer l’avenir démographique du pays », rappelle Stéphane Audrand, consultant indépendant en risques internationaux. En somme, compter assez d’adultes à la fois pour mourir au front et pour faire des enfants plus tard. A contrario, lorsque la population est déjà en déclin, chaque jeune mort au front serait une perte terrible pour l’avenir du pays et le renouvellement de la population.
Certes, la conquête de Taïwan, fut-ce avec l’usage de la force, sera loin de causer des millions de morts sur le champ de bataille, et n’aura que peu d’incidence sur sa population, mais la démographie ne concerne pas uniquement le nombre de soldats potentiellement envoyés au front. Pékin vit actuellement les décennies du « pic » de sa puissance économique, grâce à un bonus démographique inconnu en Occident : une population constituée presque exclusivement d’actifs. 70 % des Chinois ont entre 15 et 59 ans, contre moins de 60 % en Europe.
Des hordes d’inactifs à la place des porte-avions
Le vieillissement va supprimer ce bonus. A la fin du siècle, il devrait y avoir un travailleur pour un retraité, contre 2,26 travailleurs aujourd’hui. Sans attendre 2100, le versement des retraites représentera 20 % du PIB chinois dans 10 ans contre 5 % aujourd’hui. C’est donc maintenant, et non dans quelques années, qu’il faut construire des porte-avions et des navires, lorsqu’il n’y a pas encore besoin de financer des hordes d’inactifs. « La Chine va fatalement perdre en puissance dans les prochaines décennies », conclut Dominique Trinquand, expert militaire et ancien général de l’armée française.
Pour autant, « je n’imagine pas la Chine se lancer dans une guerre uniquement parce que la démographie l’y inviterait », avertit Guillaume Ancel, ancien officier et auteur du blog Ne pas subir. Toujours sur la population, beaucoup de militaires actuels sont le fruit de la politique de l’enfant unique, « ce qui rend leur mort absolument inconcevable pour les familles, la filiation restant très importante dans le confucianisme », développe Dominique Trinquand.
Le moment ou jamais pour attaquer Taïwan ?
Enfin, la guerre en Ukraine a quelque peu invalidé la théorie de l’attaque démographique, rappelle Stéphane Audrand « La Russie avait déjà une démographie en baisse et une très mauvaise natalité en 2022. On voit bien que, chez certains régimes, l’idéologie surpasse tout, même la natalité ». A ce titre, l’an 2049 qui marquera le centenaire de la Chine communiste est un nombre beaucoup plus menaçant pour Taïwan que n’importe quel taux de fécondité.
Pas de raison de se précipiter donc ? Si la démographie ne fait pas tout, beaucoup d’aventures militaires hasardeuses ont bel et bien débuté par le sentiment du « C’est le moment ou jamais », nuance l’expert. Le Japon en 1941 ou l’Allemagne en 1914 « ont été marqués par l’idée qu’il valait mieux se lancer dans la guerre au plus vite, car une trappe se fermait ensuite. La France et la Russie commençaient à rattraper leur retard militaire sur l’Allemagne. La présence américaine commençait, elle, à se renforcer dans le Pacifique face au Japon… »
La Chine aura difficilement un meilleur alignement des planètes que les années à venir avec notamment le deuxième mandat d’un Donald Trump très isolationniste. Alors que pour les prochaines années, le Japon commence à se réarmer et la marine américaine se renforce encore… Attaquer maintenant, avant que l’avantage dans le Pacifique se réduise ? Un conflit pourrait en décider un autre : la guerre en Ukraine, très suivie par Pékin. « La Chine regarde avec attention l’engagement occidental pour Kiev. Si celui-ci faiblit trop, et qu’elle voit que les Occidentaux n’interviendront pas à Taïwan, elle attaquera », alerte Guillaume Ancel. Bébés ou pas, il est des occasions qui ne se refusent pas.