La Russie est en train de perdre, les uns après les autres, des alliés de taille dans différents coins du monde au profit des États-Unis.
En un peu plus d’un an, Moscou a vu sa zone d’influence se rétrécir à la fois au Moyen-Orient, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en Syrie, et en Amérique latine, avec la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro par les forces américaines.
Dans les deux cas, la chute de ces deux dirigeants s’est faite en un temps éclair : M. Assad a fui Damas dans la nuit du 7 au 8 décembre 2024 après une offensive des rebelles, soutenus par la Turquie et les États-Unis, pour se réfugier avec sa famille à Moscou; M. Maduro, quant à lui, a connu un sort plus dramatique, ayant été enlevé en plein sommeil par des forces d’élite américaines, samedi, avant d’être emmené à New York pour y être jugé pour narcoterrorisme, entre autres accusations graves.
L’Iran, un autre grand allié de la Russie, est lui aussi sur la sellette. En juin dernier, les États-Unis et Israël ont mené des frappes aériennes sans précédent contre ce pays, visant des centaines de sites militaires et nucléaires et tuant plusieurs hauts gradés et scientifiques de l’atome.
Le régime de Téhéran n’est toujours pas sorti du bois. Depuis quelques semaines, un mouvement de contestation dénonçant la dégradation de la situation économique dans le pays prend de l’ampleur au sein de la population.
Les autorités iraniennes, qui affirment que les demandes des protestataires sont légitimes, soulignent toutefois qu’elles n’hésiteront pas à agir avec fermeté si les manifestations sont instrumentalisées à des fins de déstabilisation. Téhéran a également mis Washington en garde contre toute ingérence dans ses affaires intérieures, tandis que le président Donald Trump dit ouvertement qu’il est prêt à intervenir si les protestations sont réprimées.
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Le président iranien Massoud Pezeshkian (gauche) et le président russe Vladimir Poutine (droite) ont paraphé, le 17 janvier 2025, un accord de partenariat stratégique lors d’une cérémonie au Kremlin. (Photo d’archives)
Photo : AP / Vyacheslav Prokofyev
Moscou, pour le moment, se tient à l’écart. La Russie, qui est pourtant une alliée de longue date de Téhéran, de Damas et de Caracas, s’est contentée de dénoncer les agressions américaines, préférant ainsi éviter tout affrontement direct avec les États-Unis.
Cette approche, aux yeux de plusieurs observateurs, met en lumière le pragmatisme du Kremlin et la priorité qu’il accorde à ses propres intérêts.
Cela démontre également que plusieurs alliés de la Russie s’appuient sur elle par manque d’options dans un contexte de sanctions et d’isolement sur la scène internationale.
Cela s’applique aussi bien pour les vieux alliés de Moscou, comme Téhéran, que pour les plus nouveaux, comme le Burkina Faso, le Mali et le Niger, en Afrique, qui ont tous les trois récemment rompu leurs liens avec leurs anciennes puissances coloniales occidentales pour se rapprocher de la Russie.
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Un homme brandit une pancarte lors d’une manifestation de masse à Bamako, en janvier 2022, pour protester contre les sanctions imposées au Mali et à la junte par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). (Photo d’archives)
Photo : afp via getty images / FLORENT VERGNES
En 2021, Moscou avait déployé dans ces trois pays du Sahel des paramilitaires du groupe Wagner dans le but affiché de combattre la menace des djihadistes islamistes dans la région.
Plus récemment, en novembre, le Kremlin a tenté un rapprochement avec le Nigeria, offrant son aide dans la lutte contre le terrorisme, mais les États-Unis semblent avoir été plus rapides à agir. Le 25 décembre, jour de Noël, l’armée américaine a mené des frappes aériennes contre des militants du groupe armé État islamique dans le nord-ouest du Nigeria, faisant un nombre indéterminé de victimes.
La relation entre le Nigeria et l’administration Trump était pourtant au plus bas à l’automne, le président américain ayant accusé Abuja d’encourager le génocide des chrétiens aux mains des djihadistes. Des accusations jugées infondées par les autorités nigérianes.
Maintenant, la question qui se pose est : que compte faire la Russie, qui est déjà prise dans un bras de fer avec Washington et ses alliés de l’OTAN depuis son invasion de l’Ukraine il y a près de quatre ans?
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Le chancelier allemand, Friedrich Merz, le premier ministre britannique, Keir Starmer, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et le président français, Emmanuel Macron, au 10 Downing Street à Londres, le 8 décembre dernier, lors du sommet sur la progression des pourparlers de paix. (Photo d’archives)
Photo : Getty Images / WPA Pool
Les Américains ont déjà présenté plusieurs plans pour régler ce conflit, dont une proposition pour geler les combats, mais les Russes se montrent jusque-là inflexibles, exigeant des Ukrainiens qu’ils renoncent aux territoires déjà conquis.
L’attaque militaire américaine contre le Venezuela et l’enlèvement de Nicolas Maduro risquent à présent de mêler les cartes.
Pour justifier son opération, Donald Trump a évoqué la doctrine Monroe, une politique américaine mise en place il y a un près d’un siècle, qui considère que l’Amérique latine est la chasse gardée des États-Unis.
Dans le cadre de notre nouvelle stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question, a-t-il dit samedi lors d’une conférence de presse à l’issue de la capture du président vénézuélien.
Au cours de cette même conférence, il a annoncé que les États-Unis allaient désormais diriger le Venezuela le temps qu’un gouvernement de transition soit mis en place, sans fournir de détails sur les modalités de cette nouvelle gouvernance. Il a également ouvertement affirmé que Washington compte ouvrir le secteur pétrolier du Venezuela aux compagnies américaines afin qu’elles exploitent les réserves de brut du pays – les plus importantes dans le monde.
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Le président américain, Donald Trump, a commencé sa conférence de presse du 3 janvier 2026 à Mar-a-Lago en affirmant que les États-Unis allaient diriger le Venezuela.
Photo : Getty Images / AFP / JIM WATSON
Comme le soulignent plusieurs analystes, cette posture agressive et non conforme au droit international pourrait encourager la Russie et d’autres rivaux, comme la Chine, à adopter une attitude similaire dans leur propre zone d’influence, en particulier vis-à-vis respectivement de l’Ukraine et de Taïwan.
Il y a quelques jours à peine, la Chine, qui revendique Taïwan comme partie intégrante de son territoire, a mené des manœuvres aériennes et navales sans précédent autour de l’île, simulant un blocus et des attaques contre des cibles maritimes stratégiques.
En ce qui concerne Moscou, Vladimir Poutine pourrait s’inspirer de Donald Trump pour élargir son opération militaire au-delà même de l’Ukraine. Nostalgique de l’empire soviétique, le chef du Kremlin pourrait chercher à renforcer son emprise sur d’autres pays d’Europe de l’Est.
Les Européens en sont conscients. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a d’ailleurs déjà déclaré que la Russie pourrait être prête à utiliser la force militaire contre les pays membres d’ici 2030. Nous sommes la prochaine cible de la Russie, a-t-il répété le 11 décembre.
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Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte (Photo d’archives)
Photo : Reuters / Thomas Peter
Si les États-Unis peuvent proclamer qu’un dirigeant est illégitime, le destituer et gouverner le pays, pourquoi d’autres ne pourraient-ils pas en faire autant? se demande ainsi Jennifer Kavanagh, du groupe de réflexion américain Defense Priorities, citée par l’AFP.
Justin Massie, directeur du Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal, fait la même réflexion. Dans une entrevue accordée à Radio-Canada, il déclare que l’opération au Venezuela cautionne la stratégie des sphères d’influence des grandes puissances qui veulent le contrôle des États périphériques.
La Russie veut l’Ukraine, la Chine veut Taïwan et les États-Unis disent ouvertement qu’ils veulent le Venezuela parce que c’est dans leur cour arrière, ajoute-t-il. Ça divise le monde en trois.
C’est donc avec ces lunettes qu’il convient d’analyser le message du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui s’est dit inquiet du dangereux précédent que représente l’intervention américaine à Caracas.
Entre-temps, ces trois grandes puissances devront se parler lundi dans le cadre d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, l’un des rares forums qui accueillent à la fois la Chine, la Russie et les États-Unis.