Article mis à jour le 4 janvier 2026 à 14:22
À seulement 28 ans, l’avocate ukrainienne Kateryna Rashevska est devenue une figure de proue dans le combat pour rapatrier les enfants ukrainiens illégalement déportés en Russie par Moscou. Elle a déjà briefé à deux reprises le Conseil de sécurité des Nations unies – où la Russie détient un siège permanent –, témoigné devant la Commission Helsinki et, plus récemment, devant le Sénat américain. Par Mélissa Cornet. Photo © UN Photo/Loey Felipe.
Ce reportage de Mélissa Cornet en Ukraine a été soutenu par l’initiative « Femmes sur le terrain : reportages sur les fronts invisibles de l’Ukraine » de la Fondation internationale des femmes dans les médias (IWMF), en partenariat avec la Fondation Howard G. Buffett.
Kateryna est co-autrice de plusieurs contributions à la Cour pénale internationale qui ont aidé l’instance, en mars 2023, à émettre des mandats d’arrêt contre le président russe Vladimir Poutine et sa commissaire russe aux droits de l’enfant – « présumée responsable » de la déportation et du transfert illégaux d’enfants ukrainiens.
Parler publiquement des actes de la Russie comporte des risques personnels. « Après l’invasion à grande échelle, j’ai essayé de m’isoler de ma famille, car mon travail pouvait les mettre en danger. Si notre village était occupé, ils seraient arrêtés simplement à cause de moi. Et je ne suis pas naïve quant à ce qui m’arriverait si les Russes prenaient Kyiv. »
Le temps du droit, si long par rapport aux vies bouleversées
« Je ne dirais pas qu’ils ont peur de moi, mais ils surveillent clairement tout ce que nous faisons et publions. Dans une interview récente, Maria Lvova-Belova (la commissaire présidentielle russe à la protection des droits de l’enfant) a repris point par point les questions que nous soulevions, utilisant les mêmes mots – comme si elle répondait directement à notre travail. »

L’annonce des mandats d’arrêt à l’encontre des dirigeants russes (dont Vladimir Poutine) a été un moment important pour Kateryna, une preuve concrète de l’impact du travail dont elle est fière. Beaucoup d’Ukrainiens ont alors recommencé à croire au droit international, mais cette confiance s’est rapidement dissipée. « Ils ont compris que le droit international est lent, long et très difficile à mettre en œuvre à cause du manque de volonté de certains États », ajoute-t-elle, en référence aux voyages de Vladimir Poutine en Mongolie en 2024 et au Tadjikistan en 2025. Ces deux pays ont ignoré leurs obligations au titre du Statut de Rome de l’arrêter. « Malheureusement, rien n’est jamais simple. »
Attirer en Ukraine les yeux et les oreilles du monde
Cette carrière n’a pourtant pas toujours été une évidence pour Kateryna. En janvier 2022, à 25 ans, elle était en quête d’une reconversion. Elle travaillait sur les violations des droits humains en Crimée et dans le Donbass occupés, et se sentait frustrée que le monde n’écoute pas. Elle a alors envoyé son portfolio pour candidater en école d’art. En tant que peintre, elle pensait pouvoir susciter certaines discussions et changements qu’elle souhaitait voir dans la société.
Lorsque, quelques jours plus tard, la Russie a lancé son invasion à grande échelle, Kateryna a décidé de quitter Kyiv. Elle ne pouvait pas rentrer chez elle, dans l’est du pays – son village se trouvait alors à 15km de la ligne de front. Elle a donc pris un train d’évacuation vers l’ouest.
Là, alors qu’elle reprend le travail, elle sent pour la première fois que les organisations internationales l’entendent enfin, elle et ses collègues. Leurs recommandations visant à imposer des sanctions à la Russie pour ses violations des droits humains après 2014, longtemps ignorées, sont maintenant écoutées avec attention et immédiatement mises en œuvre. Elle comprend alors qu’elle doit rester : dans le domaine du droit, et en Ukraine. « Ce sentiment était très personnel : j’étais nécessaire ici. » Elle reprend la direction de Kyiv.
Les déportations d’enfants largement sous-estimées
On estime qu’environ vingt mille enfants ukrainiens ont été déportés et/ou transférés de force depuis les territoires occupés vers la Russie, mais ce chiffre pourrait être largement sous-estimé, tant il est difficile de comptabiliser les enfants disparus dans certaines zones, en particulier les territoires occupés. Certains ont été illégalement adoptés par des familles russes, leurs noms – et parfois même leur lieu de naissance – modifiés. Les efforts diplomatiques pour engager un dialogue direct avec Moscou n’ont quasiment donné aucun résultat : seuls vingt enfants ukrainiens auraient été rendus.
Dans son bureau du centre de Kyiv, Kateryna est entourée d’étagères remplies de dossiers juridiques brun clair, dont la plupart portent l’étiquette « v. RF » – « contre la Fédération de Russie ». Au fil du temps, ces dossiers se sont assombris. Ce qui avait commencé par des cas d’endoctrinement et de militarisation inclut désormais des cas de torture, de conditions de détention inhumaines ou de prétendus « safaris humains », terme utilisé pour décrire des drones FPV russes pourchassant des civils. Malgré cela, revenir au droit pour aider ces enfants est devenu plus qu’une profession pour elle : une vocation.
« Tous ces dossiers, ces atrocités, on y pense même la nuit. Mais pour moi, ce n’est pas seulement un travail, c’est devenu un destin après l’invasion à grande échelle. »
Elle continue de puiser son inspiration auprès des enfants revenus et qui ont commencé à reconstruire leur vie. « Je vois des enfants qui, il y a un an, étaient tristes et perdus, mais qui sont aujourd’hui heureux, ont retrouvé leur communauté, ont même commencé l’université. Ces enfants ont retrouvé leur place dans la société. »
Derrière Kateryna, des esquisses sont accrochées, vestiges de la voie artistique qu’elle avait un temps envisagée. Aujourd’hui, elle n’a plus ni le temps ni la tranquillité pour dessiner. Elle lit plutôt des écrivains ukrainiens, cherchant les fils qui relient le passé au présent. Quand la guerre sera finie, retournera-t-elle à l’art ? Elle secoue la tête. « Même quand la guerre cessera, je resterai avocate. »
Journaliste spécialisé sur les questions de société et auteur de livres-enquêtes, Sébastien a rejoint la rédaction de Made In Perpignan à l’été 2025.
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