Longtemps en quête de stabilité au poste de numéro 10, la France voit aujourd’hui émerger une génération d’ouvreurs talentueux dans les équipes de pointe du Top 14. Un phénomène rendu possible par la saine contrainte imposée par le règlement des Jiff.

Le constat est édifiant : comme le montre la page de droite, au moins dix des quatorze clubs du championnat de Top 14 sont actuellement commandés par des ouvreurs français de talent. Dix joueurs, jeunes ou moins jeunes aux statuts différents qui sont plus ou moins proches du XV de France. Certains comme Romain Ntamack ou Matthieu Jalibert en sont des cadres, d’autres comme y ont eu leur chance comme Antoine Hastoy, Louis Carbonel ou Joris Segonds, et d’autres comme Ugo Seunes, Hugo Reus ou Louis le Brun pourraient y prétendre s’ils venaient à continuer de progresser. Et l’on ne cite même pas le (très) jeune rochelais Diego Jurd, auteur d’intéressantes prestations depuis le début de la saison, où il a cumulé huit apparitions et trois titularisations.

Yann Delaigue, ancien ouvreur du XV de France (20 sélections) passé par Toulon et Toulouse se réjouit de cette prise de pouvoir des ouvreurs « made in France » : « Je ne peux que trouver ça génial d’avoir autant de talents à ce poste qui m’est cher. D’ailleurs, ce n’est pas le cas à tous les postes, notamment à celui de pilier droit. C’est un poste de responsabilité, de créativité, un poste où il faut du talent, de l’expérience, et surtout de la passion. Il faut presque être un peu coach dans sa tête quand on joue ce rôle-là, car il y a une dimension tactique très importante. Cela montre qu’on a de jeunes joueurs français talentueux qui veulent prendre des responsabilités en choisissant ce poste. »

Et pourtant, cela n’a pas toujours été la norme dans le Top 14. Il n’y a pas si longtemps que cela, les demis d’ouverture de notre championnat s’appelaient Jonny Wilkinson, Luke McAlister, Brock James, Handré Pollard, Matt Giteau, Morné Steyn, Daniel Carter ou Jonathan Sexton, et l’on en passe… En clair, notre championnat a pendant un temps attiré les plus grands demis d’ouverture du monde. Poste stratégique par excellence, les présidents de l’élite du rugby français cassaient tour à tour leurs tirelires pour s’attacher les services des stars mondiales du poste. Et tant pis si les jeunes ouvreurs français ciraient le banc ou pire, restaient en tribunes. Nombre des internationaux étrangers cités plus haut ont joué en même temps dans notre bon vieux Top 14, saturant l’horizon pour les jeunes Français.

Yann Delaigue : « La règle des Jiff a tout changé »

Et puis, le mécanisme des Jiff a été mis en place en 2010, avant d’être renforcé dans les années qui ont suivi : « Il faut être réaliste : c’est la règle des Jiff qui a tout changé, insiste Delaigue. C’est une excellente règle qui a permis d’augmenter le nombre de joueurs français de haut niveau, alimentant à la fois notre équipe de France et nos clubs. On en récolte aujourd’hui les fruits, et tant mieux. Avant cela, les présidents et les clubs de Top 14 ne s’embarrassaient pas vraiment avec l’éthique ou la formation des joueurs français. Ils voulaient gagner, point. Sans cette règle des Jiff, rien n’aurait changé. » Ironie du sort, l’ouvreur du XV de France se souvient même d’un temps où la France fournissait les clubs étrangers en demi d’ouverture : « À mon époque, c’est nous qui allions à l’étranger : Thomas Castaignède était parti aux Saracens, Thierry Lacroix aux Harlequins, lesquels m’avaient sollicité, ainsi que Bristol… Et puis le contexte économique s’est inversé, il est devenu plus avantageux de venir jouer en France. C’est comme ça que tous ces ouvreurs étrangers ont débarqué. »

La force de l’exemple

Maintenant que la priorité est donnée à la formation, la machine à produire des champions en herbe tourne à plein. Et Yann Delaigue veut croire qu’elle a créé un cercle vertueux : « Je crois beaucoup à la force de l’exemple. Souvent, tu as une génération qui brille, dix ou quinze ans plus tard, une autre qui suit le même chemin. C’est tout bête à dire, mais nous avons été champions du monde de football en 1998 et on l’est redevenu vingt ans plus tard. Ceux de 2018 ont grandi avec les exemples de 98. Aujourd’hui, on a une très belle équipe de France de rugby, qui tire tout le monde vers le haut. Tous les petits rêvent de devenir le prochain Antoine Dupont. Peut-être qu’on en aura un autre dans quinze ans. C’est pour ça que ce serait formidable qu’on soit champions du monde en 2027 : au-delà du titre, cela marquerait les esprits et multiplierait cet effet d’exemple par dix. »