Un nouvel outil contre un fléau qui prend de l’ampleur. Depuis lundi 5 janvier, l’autorité judiciaire est dotée d’un Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), né en application de la loi du 13 juin 2025 contre le narcotrafic. Chargée d’enquêter sur les crimes organisés les plus graves et complexes, cette nouvelle juridiction spécialisée a été imaginée sur le modèle du Parquet national antiterroriste (Pnat) et du Parquet national financier (PNF).

« Les personnes les plus dangereuses de France auront un magistrat qui va s’occuper d’elles tous les jours », a prévenu le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, le 20 décembre, dans une interview au Parisien. « La France a réussi à vaincre en grande partie la menace islamiste, elle peut vaincre le narcotrafic », a-t-il poursuivi. Comment les magistrats vont-ils s’y prendre ? Voici six questions pour mieux comprendre les missions et le fonctionnement du Pnaco.

1 Comment le Pnaco a-t-il été impulsé ?

En avril 2024, le garde des Sceaux de l’époque, Eric Dupond-Moretti, est le premier à annoncer la création d’un parquet national consacré à la lutte contre la criminalité organisée. Dix jours plus tard, un rapport du Sénat sur l’impact du narcotrafic en France appuie la mise en place d’une telle juridiction.

La création de ce parquet devient une mesure phare de la proposition de loi transpartisane LR-PS contre le narcotrafic. Déposé au Parlement en décembre 2024, ce texte est définitivement adopté cinq mois plus tard. La loi, validée dans les grandes lignes par le Conseil constitutionnel, puis promulguée en juin, est entrée en application lundi, en même temps que le Pnaco. L’apparition de ce parquet fait disparaître la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco), qui avait été créée en 2019.

2 Combien de magistrats y travaillent ?

Plus de 30 personnes sont dédiées à la lutte contre la criminalité organisée au sein du Pnaco, dont 16 magistrats, 13 greffiers et une équipe d’assistants spécialisés et d’officiers de liaison, selon la magistrate nommée à la tête de la juridiction, Vanessa Perrée. « Ils viennent des finances publiques, de la police, des douanes ou de l’administration pénitentiaire », a-t-elle détaillé auprès du Parisien, ajoutant que dix magistrats supplémentaires entreraient en fonction en septembre.

« Il y a eu pas mal de candidats », rapporte le président de l’Union syndicale des magistrats (USM), Ludovic Friat, saluant auprès de franceinfo « l’implication et le courage » de ses collègues volontaires. La matière à traiter s’annonce aussi technique que dangereuse pour les magistrats : « Les acteurs du crime organisé peuvent les voir comme des ennemis, des empêcheurs de tourner en rond. »

3 Quels sont ses objectifs ?

La création du Pnaco répond à une volonté d’efficacité dans la lutte contre les formes les plus graves de la criminalité organisée. « Le Pnaco a un rôle de chef de file : c’est lui qui va, au niveau national, être un grand service d’enquête. Il va coordonner les actions et donner les grands axes », résume le président de l’USM. Ce type de parquet offre la possibilité d’agir sur l’ensemble de la chaîne pénale, depuis l’enquête policière jusqu’à l’exécution de la peine. « L’intérêt de se spécialiser est de connaître la matière, les acteurs du terrain, les filières, en somme toute la culture du milieu de cette criminalité », souligne Ludovic Friat.

Les dossiers confiés au Pnaco pourront être à la fois économiques et financiers, relever du trafic de stupéfiants à l’échelle nationale ou transnationale, ou encore comprendre des meurtres, tortures et actes de barbarie commis en bande organisée. « On va notamment récupérer près de 170 affaires très complexes, comme l’évasion de Mohamed Amra », a assuré Vanessa Perrée. D’autres concernent la DZ Mafia, ce groupe criminel ultra-violent basé à Marseille, selon la procureure.

4 Comment fonctionne-t-il ?

Le Pnaco est calqué sur le modèle des parquets nationaux spécialisés : à la manière du parquet antiterroriste en cas d’attentat, il a la possibilité de s’autosaisir quand il estime qu’une affaire relève de sa compétence. Les parquets locaux vont aussi faire remonter des infractions au Pnaco, afin qu’il s’en saisisse.

Pour parvenir à démanteler des circuits financiers complexes, deux magistrats spécialisés travailleront conjointement pour chaque affaire, l’un sur le volet crime organisé et l’autre sur le volet financier. Il s’agira de « ‘suivre l’argent’, comme le disait le juge Falcone », ce magistrat antimafia italien des années 80, assassiné en 1992, illustre Gérald Darmanin. « Notre objectif est de fournir des informations sur les blanchisseurs, les banquiers, tous ceux qui aident les trafiquants à s’enrichir », détaille Vanessa Perrée.

« On ne va pas s’intéresser qu’aux trafiquants. »

Vanessa Perrée, procureure anticriminalité organisée

au « Parisien »

La cheffe du Pnaco prévoit de se déplacer à l’étranger, où la criminalité organisée étend ses réseaux tentaculaires. Elle veillera notamment au développement de la coopération internationale et à la bonne application des conventions existantes. Enfin, il reviendra aux magistrats du Pnaco de choisir et d’autoriser les personnes qui deviendront, sous conditions strictes, des informateurs rémunérés, dans le cadre du statut d' »infiltré civil » créé par la loi de juin 2025.

5 Comment va-t-il se coordonner avec les juridictions régionales qui luttent déjà contre la criminalité organisée ?

Le Pnaco dispose désormais d’une compétence prioritaire sur les juridictions interrégionales spécialisées (JIRS), qui traitent depuis 2004 d’affaires de crime organisé et de délinquance financière. Selon le président de l’USM, Ludovic Friat, il faut toutefois « éviter de dévitaliser les JIRS », qui, en vingt ans, ont obtenu des résultats probants. « Le parquet national anticriminalité organisée devra trouver sa place au sein d’une organisation juridictionnelle déjà opérationnelle, ce qui fait naître certaines questions », abonde Jean-Baptiste Perrier, professeur à l’université d’Aix-Marseille et président de l’Association française de droit pénal, sur le site du Club des juristes.

6 Quelles sont les réserves dont il fait l’objet ?

Le Syndicat de la magistrature (SM), classé à gauche, s’interroge sur l’indépendance du Pnaco. La politique pénale anticriminalité organisée risque de se retrouver « entre les mains d’un seul représentant du ministère public », observait le syndicat, dès janvier 2025. « Les choix, décisions et orientations » du Pnaco sont « susceptibles de demeurer tributaires de l’agenda politique de l’exécutif », redoutait le syndicat, qui confirme aujourd’hui cette position à franceinfo.

Le SM s’inquiète aussi d’un manque de moyens, notamment dans la police judiciaire, qui vient de subir une réforme qui la fragilise, selon lui. Le syndicat appelle à « abroger cette réforme » et « redonner toute sa place à la police d’investigation ». « Les magistrats n’auront jamais la technicité d’enquêteurs spécialisés sur le terrain et la création du Pnaco n’y change rien », appuie Ludovic Friat, de l’USM. « Il faut du temps pour que cela se mette en place. »