À l’aube du Tournoi des 6 Nations, l’ex-international François Trinh-Duc décrypte une concurrence intense, influencée par la forme du moment, et salue le retour au sommet de Matthieu Jalibert.

On a longtemps dit que la France manquait d’ouvreurs. Aujourd’hui, plusieurs numéros 10 français brillent en Top 14. Ce poste est-il enfin devenu un point fort ?

Oui, c’est une réalité et c’est assez rare pour être souligné. Voir autant d’ouvreurs français titulaires dans un championnat aussi relevé, l’un des meilleurs au monde, est une excellente nouvelle. Ça fait plaisir de voir cette jeune génération éclore, chacune avec ses propres caractéristiques. On a du nombre et de la qualité.

Durant votre carrière, le Top 14 était dominé par des ouvreurs étrangers comme Carter, Wilkinson, McAlister ou Brock James. Aujourd’hui, les premiers rôles sont majoritairement français. Un signal fort pour le XV de France ?

Je n’aime pas trop comparer les époques mais c’est vrai, beaucoup de Français tiennent les commandes à l’ouverture. La formation fonctionne bien et le statut de Jiff (joueur issu de la filière de formation) a clairement apporté une plus-value. Sur ce poste de numéro 10, c’est une réussite.

Derrière Ntamack et Jalibert, des profils comme Carbonel, Hastoy, Reus ou encore Seunes s’affirment. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je trouve le cas d’Ugo Seunes, au Racing, très intéressant. C’est un petit gabarit mais avec beaucoup de mental et d’abnégation. Il ne s’enlève jamais. Et c’est important de rappeler que le Pro D2 ou la Nationale restent d’excellents tremplins. Beaucoup de jeunes veulent brûler les étapes et rejoindre directement le Top 14, le Graal… Mais ces divisions intermédiaires permettent de se construire.

Quel est, selon vous, le plus grand écart entre un ouvreur dominant en Top 14 et un capable d’exister au niveau international ?

La marche est toujours plus haute, plus dure. Les nations progressent d’année en année, le niveau s’élève. Pour franchir ce palier, il faut du temps, de la régularité et se confronter souvent à ce niveau. Ce que font très bien Jalibert et Ntamack, qui ont déjà confirmé leur statut international. Les autres ont le potentiel mais n’ont peut-être pas encore eu assez de sélections ou de temps de jeu pour le valider. Ils sont tous en devenir, avec des âges et des parcours différents. L’homme en forme comptera forcément dans les choix à l’approche du Tournoi des 6 Nations.

En parlant d’homme en forme, Jalibert réalise un début de saison exceptionnel avec l’UBB. Mérite-t-il de revenir en Bleu ?

Oui, il le mérite. Pour avoir côtoyé Matthieu à l’UBB sur ma dernière saison, il est en pleine possession de ses moyens. Il connaît ses qualités, prend du plaisir et communique beaucoup d’enthousiasme par son jeu. Il a ce talent, ces éclairs de génie, qui arrivent souvent au bon moment. Il prend aussi de plus en plus de responsabilités dans la gestion du jeu. Il est en confiance, et quand un joueur est dans cet état-là, c’est intéressant d’en faire un critère fort.

Dans le rugby moderne, la forme individuelle doit-elle primer sur la continuité d’un projet collectif ?

C’est toujours la grande question. Fabien Galthié aime les complémentarités et celle de la charnière Dupont-Ntamack est bien installée. Mais intégrer un joueur en confiance est essentiel. Même si les automatismes avec Dupont ne sont pas encore les mêmes, j’y crois en sélection. Il y a un projet de jeu commun et, dans ce cadre, une liberté d’expression doit exister. Laisser s’exprimer Matthieu est complètement cohérent.

Le débat médiatique autour de Ntamack et Jalibert nourrit-il trop l’idée d’une rivalité, au détriment de l’intérêt collectif ?

C’est le rôle de la presse, de créer du débat, et celui de la charnière a toujours fonctionné, déjà à mon époque. Mais ce sont deux garçons très intelligents, qui sauront se mettre au service de l’équipe. Il faut aussi tenir compte de l’adversaire : les profils de défense ne sont pas les mêmes selon les nations et les qualités d’un 10 peuvent répondre à des stratégies différentes. C’est un mélange de paramètres et je pense que Fabien préfère avoir ce casse-tête plutôt que de manquer d’options.

Lors de la blessure de Ntamack, Galthié avait choisi Ramos plutôt que Jalibert. Une décision qui peut marquer un joueur ?

Oui, forcément, ça laisse des traces. Quand l’opportunité se présente à cause d’une absence, on se dit qu’il faut la saisir et si un autre est choisi, ça reste dans l’histoire du joueur. Mais les cartes ont été redistribuées. Matthieu Jalibert a montré son caractère et sa capacité à revenir travailler sur ce qui lui avait été reproché. Quant à Thomas Ramos, c’est aussi un excellent 10 et un joueur précieux dans les rotations grâce à sa polyvalence. C’est indispensable d’avoir ce type de profil dans un groupe.

Avoir des ouvreurs aux styles aussi différents, est-ce un défi ou une richesse pour un sélectionneur ?

C’est clairement un atout. Avoir deux joueurs de niveau international avec des profils différents, c’est une force. Sur une compétition longue, face à des défenses variées ou selon une volonté d’attaque spécifique, tu as besoin d’un panel élargi : trois ou quatre ouvreurs, parfois plus. Un Mondial, c’est long, exigeant et il faut intégrer tous ces critères-là.

Diriez-vous que la France n’a jamais été aussi armée à l’ouverture ?

On n’a rien à envier aux grandes nations. Notre championnat est dense, structuré, exigeant, avec des staffs très compétents. Aujourd’hui, les internationaux sont disponibles plusieurs semaines pour le XV de France. Si on compare à notre époque, ils n’ont plus trop à se plaindre. Certes, on peut toujours faire mieux, mais le contexte est nettement plus favorable.