Quelle est-elle, cette Paix romaine ? Elle ne se conçoit pas sans la guerre, selon le célèbre adage, hors d’âge : « Si vis pacem, para bellum », autrement dit : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ».

Rome, une société guerrière

Il est difficile de trouver une définition de la paix chez les Romains. Étymologiquement, pax, la paix, renvoie plus précisément au traité qui met fin à la guerre. La paix semble donc se comprendre essentiellement par rapport à la guerre. De fait, la guerre est omniprésente dans la société romaine, qui modèle son éthique sur les valeurs guerrières, et organise son calendrier autour de l’alternance entre la guerre, de mars à octobre, et la paix, d’octobre à mars. « On peut analyser le calendrier romain autour de deux grandes notions, le cycle agraire et le cycle guerrier, mais cela n’interdit pas de pratiquer un certain nombre d’expéditions hors cette période », précise Stéphane Benoist, professeur d’histoire romaine à l’Université de Lille. Pour approcher la notion de paix, il est possible de mobiliser celle de clémence, qui est importante pour les Romains. Les vaincus peuvent ainsi être graciés au lieu d’être condamnés à mort. La concorde, autre notion importante, garantit la paix et l’harmonie, et peut donc être rapprochée de la paix.

Dans le cadre romain, la paix est conclue surtout par la signature d’un traité. La poignée de main peut être la représentation symbolique de la paix. Le retour à la paix est ritualisé, notamment au travers des triomphes, des cérémonies spectaculaires au cours desquelles un général vainqueur entre dans la cité à la tête de ses troupes, acclamé de tous et toutes. La violence et le sang doivent en effet être maintenus hors des murs de la cité, notamment dans le Champ de Mars. Se dessine ainsi une conception de la paix qui se confond avec la victoire. « L’état normal de Rome, c’est la guerre. La paix est le moment où l’on impose un traité à un adversaire avant de déclarer une autre guerre », résume Christophe Badel, professeur d’histoire romaine à l’Université Rennes 2.

« Pax deorum », Rome sous la protection des dieux

Les dieux du panthéon romain jouent un rôle important dans la guerre, et donc dans la paix. Ils doivent être consultés et remerciés pour leur aide, qui a permis d’obtenir la victoire et la paix. On parle de paix des dieux, pax deorum, pour désigner cette entente protectrice entre les dieux et les Romains. Certaines divinités sont associées à la paix, comme Janus, l’abstraction divinisée Pax, ou Concordia. La célébration de la paix est visible à travers un jeu symbolique sur les portes du temple de Janus à Rome, qui sont ouvertes en temps de guerre et fermées en temps de paix.

Sous la République romaine (de 509 à 27 avant J.-C.), la paix est un moment transitoire entre deux guerres. Rome s’oppose à Carthage lors des guerres puniques de 264 à 146 avant J.-C. Entre 133 et 27 avant J.-C., la cité est déchirée par des guerres civiles. Tout au long de la République, Rome multiplie les conquêtes, d’abord dans la péninsule italienne, puis en Méditerranée (Sicile, Afrique du Nord, Espagne, Grèce, Macédoine, Asie Mineure). La conception de la paix romaine, qui se confond avec la victoire, implique que les Romains, (presque) toujours vainqueurs, imposent leurs conditions de paix à leurs ennemis.

La paix dans l’idéologie impériale

À partir de 27 avant J.-C., la date du début du règne d’Auguste, qui marque la fin de la République et le début de l’Empire, s’amorce un tournant décisif. La paix devient un état permanent, et un idéal de gouvernement, après les longues et fratricides guerres civiles. Auguste édifie notamment entre 13 et 9 avant J.-C. un autel de la paix, Ara Pacis Augustae, en l’honneur de la déesse Pax.

Il faut néanmoins nuancer le tournant augustéen. « Même à l’époque impériale, où la paix s’impose comme une thématique importante du discours officiel, l’ombre de la guerre reste encore très forte […]. La paix – à l’intérieur des frontières de l’empire – devient un état recherché et célébré par le pouvoir, mais c’est une paix qui est toujours liée à la guerre et à la victoire », souligne Christophe Badel. L’historien insiste sur la difficulté de la paix à émerger comme un concept autonome par rapport à la guerre. L’expression Pax Augusta a souvent conduit à considérer que la paix était associée à la personne d’Auguste, le premier empereur, alors qu’elle est en réalité attachée à la figure de l’empereur en général, et qu’elle renvoie à la paix impériale au sens large. Sous l’Empire, après le règne d’Auguste, l’empereur apparaît en effet comme le garant suprême de la paix.

« Pax Romana », un concept historiographique

La période du Principat est souvent associée à la notion de Pax Romana, de paix romaine. Pourtant, la paix ne signifie pas la fin des conquêtes, et les frontières de l’empire continuent de s’étendre, notamment à travers la domination de nouvelles provinces (Bretagne, Germanie, Dacie). La paix apparaît de plus menacée par des révoltes provinciales voire des guerres civiles, qui dénoncent la supposée paix des Romains comme une oppression et une exploitation.

Surtout, l’expression Pax Romana apparaît très peu dans les sources, seulement une douzaine de fois. Elle est alors un synonyme de traité de paix ou d’Imperium Romanum, et non un concept politique. C’est bien davantage l’historiographie qui a fait de la Pax Romana une notion centrale, qui renvoie à la fois à une période, à un régime et à un mode de gouvernement, qui auraient apporté la paix à l’ensemble de l’Empire romain. La recherche historique appelle aujourd’hui à nuancer ce modèle.

Pour en savoir plus

Christophe Badel est professeur d’histoire romaine à l’Université Rennes 2.
Ses publications :

  • (avec Hervé Inglebert, Laurianne Martinez-Seve et Nicolas Richer) Grand Atlas de l’Antiquité grecque et romaine, Autrement,  2026.
  • (dir. avec Henri Fernoux) Honneur et dignité dans le monde antique, Presses universitaires de Rennes, 2023.
  • (avec Claire Levasseur) Atlas de l’Empire romain. Construction et apogée, 300 av. J.-C. – 200 apr. J.-C., Autrement, 2012, réédité 2017, réédité 2020.
  • César, Presses universitaires de France, 2019.
  • (avec Hervé Inglebert) Grand Atlas de l’Antiquité romaine, Autrement, 2014.
  • La République romaine, Presses universitaires de France, 2013.
  • La Noblesse de l’Empire romain. Les masques et la vertu, Champ Vallon 2005.

Stéphane Benoist est professeur d’histoire romaine à l’Université de Lille.
Ses publications :

  • (dir. avec Alban Gautier, Christine Hoët-van Cauwenberghe et Rémy Poignault) Mémoires de Trajan, mémoires d’Hadrien, Presses universitaires du Septentrion, 2020.
  • Le Pouvoir à Rome : espace, temps, figures (Iᵉʳ s. av. – IVᵉ s. de notre ère). Douze variations (scripta varia), CNRS Éditions, 2020.
  • Rome. Des origines au VIᵉ siècle de notre ère, Presses universitaires de France, 2016.
  • Rome, le prince et la Cité. Pouvoir impérial et cérémonies publiques (Iᵉʳ siècle av. – début du IVᵉ siècle ap. J.-C.), Presses universitaires de France, 2005.

Références sonores de l’émission :

  • L’historien André Aymard, RDF, 21 juin 1958.
  • L’historien et latiniste Pierre Grimal à propos d’Auguste, RTF, 11 mars 1968.
  • Lecture par Sam Baquiast d’un extrait de l’Histoire naturelle de Pline (XXVII, 1, 2-3), publié vers 77, traduction d’Alfred Ernout, Collection des Universités de France, 1959.
  • Extrait du film La Chute de l’Empire romain d’Anthony Mann, 1964.
  • Lecture par Raphaël Laloum d’un extrait de Agricola de Tacite (XXX, 5-7), paru vers 98, traduction de Danielle de Clercq-Douillet, Société d’histoire de Fréjus et de sa région, 2010.
  • L’historien médiéviste Georges Duby à propos de la paix de Dieu, France Culture, 1978.

Générique : « Gendèr » par Makoto San, 2020.